Géraldine Nakache à Cannes : « Le cinéma peut participer à remettre de la lumière »

Au Festival de Cannes, dans le cadre du programme Women In Motion porté par Kering, Géraldine Nakache est apparue à la fois émue, lucide et profondément engagée. Venue présenter son quatrième long métrage Si tu penses bien, sélectionné à Cannes Première, la réalisatrice et actrice a livré une parole intime sur les violences psychologiques, la place des femmes dans le cinéma, la sororité et ses propres fragilités de créatrice.

Dès les premiers mots, l’émotion est palpable. Cette première sélection cannoise comme réalisatrice représente pour elle « un honneur immense ». Mais surtout, un moment de vertige : « Cannes, c’est le cinéma mondial, c’est la reconnaissance des pairs. (…) Tout d’un coup, je livre ce travail de quatre années au public. » Elle raconte une projection particulièrement bouleversante, entourée de sa famille et de ses proches : « C’était un grand moment, émotionnellement un grand moment. »

« J’avais besoin de parler de toutes ces femmes qui m’entourent »

Avec Si tu penses bien, Géraldine Nakache explore l’emprise psychologique au sein du couple, notamment à travers le prisme religieux. Une violence silencieuse, presque invisible, loin des représentations habituelles.

« J’ai toujours eu besoin de questionner le féminin, ce qui se passe autour des femmes, entre les femmes elles-mêmes, le sujet de la sororité. » explique-t-elle. Mais aujourd’hui, ses préoccupations ont évolué : « À mon âge, peut-être aussi parce que je suis devenue maman, j’avais besoin de parler de toutes ces femmes qui m’entourent aussi, et qui ont traversé ce type de violence. Ça me semblait nécessaire. »

L’écriture du film a pris plusieurs années. Avec son co-scénariste David Lambert, elle voulait capter « cet angle mort », « ce qui se passe derrière la porte ». Elle insiste sur la difficulté de montrer une violence faite de détails : « des petits mots, des petites humiliations ». Et surtout sur le silence collectif qui entoure ces situations : « Il y a les victimes qui se taisent (…) et puis il y a tout l’entourage qui n’ose pas intervenir. »

Le film s’intéresse alors autant aux victimes qu’à ceux qui voient sans savoir agir. Un sujet qui touche personnellement la cinéaste : « Moi aussi j’ai vu, j’ai cru voir, j’ai pas su voir correctement ou au bon moment. »

« Le cinéma participe à remettre de la lumière »

Pour Géraldine Nakache, le cinéma n’est pas un outil militant au sens frontal du terme. Mais il peut ouvrir des fenêtres. « On coupe la lumière de quelqu’un, on le met sous cloche, on l’éloigne du monde. Donc à mon avis, le cinéma, ça participe à remettre de la lumière. »

Après la projection cannoise, elle a été bouleversée par les réactions du public. Sur le chemin d’une soirée organisée après le film, des spectateurs l’ont arrêtée dans la rue. « À ma plus grande surprise, c’était souvent des hommes et des personnes très jeunes », raconte-t-elle. Certains lui ont confié vivre eux-mêmes une forme de violence psychologique. Une jeune femme lui a même dit : « Je n’ai qu’une hâte, c’est attendre demain matin pour appeler ma sœur et lui dire : ça y est, stop. »

Pour la réalisatrice, si le cinéma peut provoquer ce type de déclic, alors il devient indispensable : « Une personne plus une personne plus une personne… je crois que c’est nécessaire. »

Changer de registre : « Pourquoi cette question revient-elle plus pour les femmes ? »

Connue du grand public pour ses comédies, Géraldine Nakache a dû se battre pour imposer ce drame. Elle évoque sans détour les difficultés de financement rencontrées : « Nakache va faire un drame ? (…) Elle ne veut pas revenir avec une comédie ? »

Elle observe aussi un traitement différencié entre hommes et femmes dans le cinéma : « Je pense à mon grand frère [Olivier Nakache]… Je n’ai pas l’impression qu’on lui pose cette question-là quand il change de registre. J’ai l’impression qu’on me la pose plus à moi. »

Pour contourner ces résistances, elle est allée chercher un coproducteur belge, Patrick Quinet, et s’est entourée d’un casting canadien avec Monia Chokri et Niels Schneider. Une manière, dit-elle, « de s’ouvrir à autre chose ».

« Les statistiques ne sont pas bonnes »

Au cours de la rencontre, Géraldine Nakache est également revenue sur le recul du nombre de réalisatrices dans les sélections et les difficultés persistantes des femmes à financer leurs films.

« On a le sentiment que la parole se libère (…) mais on se rend compte aussi que c’est très lent avant que les choses changent. »

La cinéaste confie même sa surprise face aux chiffres récents : « J’étais persuadée que c’était exponentiel au minimum. Ce n’est pas le cas. »

Elle évoque une « léthargie globale » malgré les discours volontaristes : « On est plein de bonne volonté (…) mais en pratique, ça ne va pas assez loin. »

Et lorsqu’on lui rappelle que les films réalisés par des femmes disposent en moyenne de budgets inférieurs de 30 %, elle acquiesce sans détour : « Oui, il y a encore du chemin. »

La sororité comme colonne vertébrale

Impossible d’évoquer Géraldine Nakache sans parler de sororité. Le mot revient constamment dans son discours, presque comme un réflexe vital.

« Je me suis dirigée vers des femmes naturellement, sans même le conscientiser. »

Elle parle notamment de son amitié fusionnelle avec Leïla Bekhti, qu’elle qualifie de « double », mais aussi de toutes ces femmes qui l’ont « portée » et « fait confiance ».

Dans un moment plus léger, elle raconte avec enthousiasme l’expérience collective de la série La Flamme de Jonathan Cohen : « Il nous voulait toutes ensemble. C’était un cadeau immense. »

« Mon plus gros frein, c’est moi »

Le moment le plus fort de cette rencontre est peut-être venu lorsqu’elle a parlé d’elle-même avec une sincérité désarmante.

« Mon plus gros frein, c’est les mille personnes qu’il y a dans ma tête qui disent : “T’as pas le droit, t’es pas légitime.” »

Elle décrit ces injonctions intérieures avec une précision brutale : « T’es grosse, t’es pas grosse, t’es belle, t’es pas belle… » avant d’ajouter : « Si je vivais seule dans une grotte, je ne dirais pas que je n’ai pas la bonne robe. »

Pourtant, malgré ces doutes, elle a continué à écrire ce film. Sans se censurer. « Je suis fière de moi parce que je ne me suis pas dit : non, je n’ai pas le droit. »

Elle rend alors hommage à ceux qui lui ont donné confiance au début de sa carrière, notamment Dominique Farrugia et Lisa Azuelos. Cette dernière lui avait lancé un jour : « Fais-en un film. » Une phrase fondatrice.

« Oui, je suis fière »

À la toute fin de la rencontre, une question simple lui est posée : est-elle fière du chemin parcouru ?

Cette fois, Géraldine Nakache ne doute pas.

« Oui, je suis fière. »

Propos reccueillis par Jenna SURU et Laura VANDENHEDE - Cannes 2026