Au lendemain de la première cannoise de Teenage Sex and Death at Camp Miasma, Hannah Einbinder est apparue sur la scène des Women In Motion Talks avec cette énergie qui la caractérise : à la fois drôle, hypersensible et bien-sûr politique. À 30 ans, la révélation de Hacks vit une ascension fulgurante, mais garde un regard plutôt lucide sur ce qui lui arrive.
« Tout est totalement surréaliste », confie-t-elle en repensant à la montée des marches et à l’ovation reçue la veille. L’actrice raconte avoir marché avec la réalisatrice Jane Schoenbrun en se disant qu’elles vivaient déjà un souvenir : « Dans dix ou vingt ans, on regardera ce moment en arrière. Et le fait d’en avoir conscience m’aide paradoxalement à rester dans le présent. »
Cette conscience du moment, Hannah Einbinder la relie immédiatement à Hacks, la série qui l’a révélée il y a cinq ans. « Cette série m’a donné absolument tout ce que j’ai aujourd’hui », explique-t-elle avec émotion en saluant les créateurs Paul W. Downs, Jen Statsky et Lucia Aniello. Mais ce qu’elle retient surtout de ces années, ce n’est pas seulement le succès : « Le plus important, ce sont les gens, la communauté. Il existe ce mythe selon lequel il faut être tyrannique pour créer du grand art. Ce n’est pas vrai. On peut être chaleureux, bienveillant et créer un environnement d’amour. »
Cette idée de sécurité émotionnelle revient constamment lorsqu’elle évoque Camp Miasma, décrit comme une « ode trans-saphique aux communautés marginalisées ». Le film, inspiré de l’expérience personnelle de Jane Schoenbrun, parle du désir, la honte et la construction identitaire queer. « Le film parle de cette difficulté à être à l’aise dans son propre corps, de la honte liée au sexe. Et je crois que c’est quelque chose dont on ne parle pas assez. »
Pour Hannah, le tournage a eu valeur de catharsis. Installée au cœur de la nature canadienne, elle raconte de longues discussions avec Schoenbrun « sur des troncs d’arbres », loin du bruit du monde. « Jane est une personne incroyablement sécurisante. Sa vulnérabilité m’a donné envie de me montrer vulnérable à mon tour. »
L’actrice souligne aussi l’importance de l’"intimacy coordinator" sur le plateau, indispensable selon elle pour préserver l’équilibre du récit et des scènes les plus sensibles. « Le moindre détail compte, même le montage peut complètement changer le sens d’une scène. »
Face à Gillian Anderson, autre figure majeure du film, @Hannah Einbinder découvre une discipline de jeu qui la fascine. « Elle a une approche extrêmement méticuleuse. Sa précision physique, son obsession de comprendre chaque motivation… c’était passionnant à observer. »
Mais impossible d’échapper à Hacks. Entre deux réflexions existentielles, Einbinder enchaîne les anecdotes hilarantes sur Jean Smart, sa partenaire à l’écran. « Jean est comme une athlète de haut niveau. Elle peut discuter normalement puis, dès qu’on dit “action”, elle entre instantanément dans le personnage. C’est effarant. » Elle raconte aussi avec jubilation le rare moment où Jean Smart a craqué de rire sur le tournage : « C’était historique. D’habitude, rien ne la fait rire. Là, elle se faisait rire elle-même. »
La relation qu’elle entretient avec Ava Daniels, son personnage dans Hacks, dépasse désormais le simple cadre du jeu. « Je pensais autrefois que les acteurs qui disaient “ce personnage me manque” étaient ridicules. Mais c’est vrai. Ava est réelle pour moi. »
Sa parole politique est assumée. Interrogée sur ses prises de position concernant la Palestine, elle répond sans détour : « Le prix du silence est immense. Ma petite carrière ne pourra jamais avoir plus de valeur qu’une seule vie humaine. »
Une franchise qu’elle revendique comme héritée du stand-up. « Je viens du monde de la comédie. Je dis ce que je pense. » Même réflexion sur l’intelligence artificielle, sujet brûlant à Hollywood : elle salue Hacks pour avoir abordé la question sans simplisme, « sans sous-estimer ni infantiliser le public ».
Et lorsqu’on lui demande ce qui guide désormais ses choix, Hannah Einbinder livre peut-être la phrase la plus révélatrice de cette rencontre cannoise : « Tout autour de nous est une construction. Pourquoi le vert veut dire “avance” ? Les règles sont fausses. Rien n’est réel. Libérez votre esprit. »
Propos reccueillis par Amandine BACCONNIER pour la RADIO DU CINEMA - CANNES . 14/05/2026