23 septembre 2026
Au Festival De l’écrit à l’écran, Éric Toledano et Olivier Nakache ont transformé l’exercice attendu de la masterclass en conversation à bâtons rompus. Trente ans de cinéma à deux, des succès considérables, des doutes qui demeurent, Jean-Pierre Bacri, les acteurs, l’écriture, le rire, l’adolescence et cette nécessité de continuer à jouer. Derrière les vannes, une conception très précise de leur métier se dessine : ne jamais considérer qu’un film est acquis.
Il suffit de quelques minutes pour comprendre que le mot « masterclass » ne leur ressemble qu’à moitié. Trop solennel, sans doute. Éric Toledano et Olivier Nakache préfèrent la rencontre, les questions qui dérapent, les réponses qui bifurquent, la contradiction, la vanne qui arrive exactement au moment où le propos menace de devenir trop sérieux.
Au festival De l’écrit à l’écran, les deux réalisateurs font donc ce qu’ils savent faire depuis des années : faire circuler la parole et le rire sans perdre le fond.
Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, ils commencent avant eux-mêmes.
Avant Toledano-Nakache.
Avant le duo, il y avait déjà le cinéma
Pour Éric Toledano, tout remonte à Versailles et à une salle : le Cyrano. Un lieu fondateur où, adolescent, il découvre ce que le cinéma peut produire de plus mystérieux : être seul au milieu des autres et, lorsque la lumière s’éteint, se sentir soudain moins seul.
« C’est là où le cinéma m’a parlé, c’est là où le cinéma m’est apparu. »
Le cinéma lui permet alors de « vivre plein de vies » qu’il n’aurait jamais vécues et de sortir de lui-même. Dans une famille où, raconte-t-il, « on ne parlait pas beaucoup », cette découverte ressemble aussi à une prise de parole possible.
Olivier Nakache, lui, grandit à Puteaux. Pas de salle de cinéma à proximité, mais un vidéoclub.
« Éric et moi, on est des enfants du vidéoclub. »
Il emprunte, regarde, dévore les rayons. Deux apprentissages différents pour une même obsession naissante. Ni l’un ni l’autre ne vient d’une famille d’artistes ou d’un milieu relié au cinéma. Ils savent surtout ce qu’ils ne veulent pas : une trajectoire déjà écrite.
« On se fait marrer. Et ça n’arrête pas »
Quand une spectatrice leur demande ce qui explique que leur association fonctionne encore après tant d’années, Olivier Nakache ne convoque ni théorie de la mise en scène ni savante répartition des tâches.
Il répond presque immédiatement :
« On se fait marrer. Et ça n’arrête pas. » Ils riaient encore ensemble le matin même, dans le TGV, en travaillant sur un nouveau film.
Le rire n’est pourtant pas chez eux une manière d’éviter les sujets difficiles. C’est exactement l’inverse. Il permet de les approcher autrement.
« Pour nous, l’humour, la comédie, c’est un pas de côté, mais on n’oublie pas le sens et le fond, ni le drame. »
Puis vient peut-être l’une des plus belles définitions de leur cinéma entendues pendant cette rencontre :
« C’est notre bouclier. C’est la fenêtre qu’on ouvre quand on se sent étouffé. » Voilà peut-être une clé qui traverse Intouchables, Hors normes, Le Sens de la fête et le reste de leur cinéma. Chez Toledano et Nakache, le rire n’annule jamais la gravité. Les deux peuvent occuper le même plan, parfois la même seconde.
« La comédie cohabite très bien avec les moments les plus complexes de la vie. »
Et après trois décennies passées ensemble, une question reste leur meilleur baromètre : est-ce qu’ils arrivent encore à se faire rire ?
Jean-Pierre Bacri lui-même s’en étonnait. Sur un plateau, voyant l’un rire pendant plusieurs minutes d’une plaisanterie de l’autre, il leur demandait comment cela pouvait encore fonctionner après trente ans.
Justement. Cela fonctionne parce qu’ils rient encore.
Toledano-Nakache, lequel est lequel ?
Patrice Caillet pour La Radio du Cinéma leur pose alors la question qui accompagne forcément un duo devenu presque un seul nom : dans un film de Toledano et Nakache, peut-on reconnaître ce qui appartient davantage à Éric et ce qui vient davantage d’Olivier ?
La réponse arrive indirectement grâce à Nathalie Hertzberg, scénariste du Procès Goldman, appelée à leurs côtés pendant l’écriture de leur nouveau film.
Elle a observé le duo travailler. Elle raconte Éric parlant, cherchant, développant. Olivier pouvant rester longtemps silencieux avant de sortir, au terme de la discussion, « le bon truc ». Mais surtout, elle raconte deux auteurs capables de ne pas être d’accord sans transformer le désaccord en bataille d’ego. Entre eux, dit-elle en substance, il y a un objet posé au milieu : le film.
La balle circule. Ils discutent. Ils peuvent s’engueuler. Puis ils recommencent. Olivier Nakache résume avec une image beaucoup moins académique : Nathalie Hertzberg les a aidés à « ranger leur chambre », une chambre d’adolescents devenue un peu trop encombrée.
Tout Toledano-Nakache est peut-être là : prendre très au sérieux le travail sans jamais adopter la posture de ceux qui voudraient paraître sérieux.
« Chaque film, c’est une page blanche »
Le succès aurait pu installer des certitudes. Il semble avoir produit l'effet contraire. Lorsqu’un spectateur leur demande ce qui change quand un premier scénario est enfin vendu, Éric Toledano rappelle une réalité moins romanesque : vendre ne signifie pas tourner. Cinq années sépareront cette première étape de leur premier long métrage.
Et Olivier Nakache ajoute : « On ne s’estime pas arrivés à quelque chose. »
Puis cette phrase, qui pourrait résumer toute la rencontre : « Chaque film, c’est une page blanche, c’est une nouvelle aventure"
Après les millions d’entrées, après Intouchables, après les récompenses et les tournées, le point de départ resterait donc le même : une histoire qui n’existe pas encore et deux hommes devant elle.
« Tout ce qu’on sait, c’est qu’on est tous les deux et que, de film en film, on creuse un sillon. »
L’obstination avant les recettes
Dans le public, plusieurs jeunes auteurs et comédiens cherchent naturellement le conseil qui pourrait débloquer une carrière. Ils se méfient des recettes. « On n’est pas les bonnes personnes pour donner des conseils », prévient Éric Toledano. Pas question d’expliquer aux autres ce qu’ils doivent penser, écrire ou faire de leur vie. Il accepte néanmoins d’en laisser un.
L’obstination. « Il y a le talent et puis il y a l’obstination. »
Une envie passagère peut disparaître. Une nécessité, elle, résiste. À un jeune homme qui veut devenir acteur, Olivier Nakache reprend la même idée : « Il faut pas lâcher. Si ça te brûle, ton obstination, elle fait partie de ton talent. »
Pas de méthode miracle, donc. Encore moins de raccourci. Seulement la nécessité de continuer.
Une idée doit résister au temps
Comment savoir, alors, qu’une idée mérite de devenir un film ? Nathalie Hertzberg apporte une réponse précieuse : « Une idée, c’est jamais une idée. Il faut savoir combien de temps elle résiste. »
On commence à écrire. On abandonne. On revient. Certaines histoires disparaissent. D’autres refusent de partir. Pour Eric Toledano, le temps agit comme un révélateur : peu à peu, la conviction grossit jusqu’au moment où le projet devient suffisamment fort pour réclamer son film. Et une autre formule : « Toutes les idées, c’est comme les habits, ça ne va pas à tout le monde. » Autrement dit, la question n’est peut-être pas de trouver une histoire que personne n’aurait jamais racontée.
« Tout a été fait, mais pas par moi. »
Histoires d’amour, d’amitié, de famille, d’adolescence : les motifs reviennent. Ce qui ne revient jamais exactement de la même façon, c’est celui qui les raconte.
Continuer à jouer
Cette idée devient centrale lorsqu’une jeune spectatrice de onze ans et demi leur demande d’où vient leur désir de raconter l’adolescence. Toledano parle alors de cette période étrange où l’on n’est « plus tout à fait un enfant » sans être encore adulte. Un passage court, mais déterminant. Et, à cinquante ans passés, les deux cinéastes ont voulu regarder les garçons qu’ils étaient. « On est aussi des enfants qui n’ont pas voulu complètement arrêter d’être enfants. »
Puis : « C’est très important de garder sa part d’enfance. » Le cinéma leur offre précisément cette possibilité.
« Au cinéma, on a une chance particulière : on continue à être des enfants parce qu’on continue à jouer. »
Quand ils rencontrent Jean-Pierre Bacri pour lui proposer Le Sens de la fête, la question pourrait presque être celle d’enfants dans une cour de récréation :
« Est-ce que tu veux jouer avec nous ? » Derrière la simplicité de la formule se trouve une conception entière du métier. Inventer un film, c’est construire quelque chose de très complexe sans perdre le goût initial du jeu.
« Le scénario, c’est une promesse »
Et puis il y a l’écriture. Chez Toledano et Nakache, elle ne s’arrête pas lorsque le tournage commence. « Le scénario, c’est une promesse. »
Le texte doit devenir film. Or le plateau apporte ce qu'aucun bureau ne pouvait prévoir : un acteur, un geste, un décor, une réaction, une idée née quelques secondes avant « moteur ». Alors ils cherchent.
« Il faut qu’on trouve des pépites, qu’on trouve des miracles tous les jours. Des choses qu’on n’aurait pas pu inventer dans notre bureau tous les deux. »
Leur travail devient un « ping-pong permanent ». Au moment de tourner, ils pensent déjà au montage. Au moment d’écrire, ils imaginent déjà le plateau.
Toujours un temps d’avance. Mais sans sacrifier ce qui peut arriver maintenant. Même principe avec les comédiens.
« Il faut toujours écouter les acteurs. Les acteurs vivent le rôle de l’intérieur. »
Ils revendiquent ainsi une forme d’« improvisation cadrée » : savoir précisément où l’on veut conduire une scène, tout en laissant une chance à ce qui peut surgir.
« Il faut être humble sur un plateau, on n’est sûr de rien. »
Et après ?
Une masterclass avec "Toledano - Nakache" ne pouvait évidemment pas se terminer sans la question du prochain film.
Ils plaisantent, inventent d’abord un improbable film d’animation consacré à un petit nougat nommé Nougatine — leur société s’appelle justement Ten Films / Quad ? Non : la plaisanterie renvoie à Nouga Productions — avant de concéder qu’ils sont effectivement en train d’écrire leur dixième film.
Ils en disent peu. Une histoire inspirée de faits réels. Une comédie chorale. De nombreux acteurs. Et cette volonté intacte d’aller vers « la comédie avec du fond ». Pour le reste, il faudra attendre !