Le cinéma, c’est une heure et demie où l'on aimerait habiter : Franck Desmedt

08 juillet 2026
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Interview

Invité de la 30e édition du Festival de la Correspondance de Grignan , Franck Desmedt prête sa voix à cinq figures féminines, de Marie Stuart à Liane de Pougy. Le comédien évoque l’écoute singulière du public, le passage du temps, son tournage avec Thomas Salvador et le film où il aimerait poser ses valises : Drôle de drame.

À Grignan, Franck Desmedt ne vient pas défendre un spectacle unique. Du mardi 7 au samedi 11 juillet, chaque rendez-vous de 17h30 lui confie une nouvelle voix, une nouvelle époque et une nouvelle trajectoire. Le programme épouse ainsi le thème de cette édition anniversaire, La Correspondance, portrait d’une époque, tout en donnant au comédien un terrain qu’il connaît bien : celui des textes qui deviennent vivants dès qu’un souffle, un rythme et un silence leur rendent leur présence.

Directeur du Théâtre de la Huchette , comédien, metteur en scène et lecteur de livres audio, Franck Desmedt a reçu en 2018 le Molière du comédien dans un second rôle pour Adieu Monsieur Haffmann. Son parcours compte aussi des adaptations de Romain Gary, Joseph Kessel, Irène Némirovsky et Louis-Ferdinand Céline. À Grignan, cette familiarité avec la littérature trouve un prolongement naturel : la voix ne se contente pas de transmettre le texte, elle en révèle les battements.

Cinq correspondances et cinq femmes face à leur siècle

La première lecture, présentée le mardi 7 juillet, est consacrée à Marie Stuart . Adapté par Virginie Berling, Je suis Reine, et née libre restitue les années de captivité de la souveraine, lorsque ses lettres sont surveillées, interceptées et parfois codées. Franck Desmedt arrive sur scène après l’éclairage d’une historienne, encore saisi par la densité humaine du récit.

« J’étais encore tout imprégné de ce que j’avais entendu juste avant. »

Franck Desmedt, au micro de Patrice Caillet pour La Radio du Cinéma

Le mercredi 8 juillet, Seicento fait entendre les lettres d’ Artemisia Gentileschi . Franck Desmedt partage cette lecture avec Christelle Reboul, sur une adaptation de Séverine Vincent. Le parcours de la peintre italienne, l’une des grandes artistes du XVIIe siècle, ouvre une porte sur une œuvre nourrie de sujets historiques, religieux et bibliques, portée par une carrière indépendante rare pour son temps.

Franck Desmedt reconnaît qu’il connaissait peu Artemisia Gentileschi avant de préparer le rendez-vous. La découverte semble avoir produit son effet : derrière les tableaux surgit une personnalité déterminée, consciente de son talent et capable de négocier avec les puissants sans amoindrir son ambition artistique.

Le jeudi 9 juillet, Chérie, chérie, adapté par Françoise Hamel, rassemble des lettres de Colette à Mathilde de Morny, dite Missy. La correspondance éclaire un amour, mais aussi l’émancipation progressive d’une écrivaine dont les premiers romans de la série des Claudine furent publiés sous le nom de Willy. Franck Desmedt retient notamment l’humour avec lequel Colette sut transformer ses expériences en matière littéraire.

Le vendredi 10 juillet, La Révolution à vif, adapté par Virginie Berling, donne voix aux lettres d’Alexandra Kollontaï. Le cycle s’achève le samedi 11 juillet avec Liane de Pougy, Un astre de la Belle Époque aux Années folles, adapté par Agnès Akérib. Danseuse, romancière et mémorialiste, Liane de Pougy a laissé des cahiers et des correspondances aujourd’hui conservés dans plusieurs fonds patrimoniaux, notamment à la Bibliothèque nationale de France .

À Grignan, l’acteur vient aussi pour écouter

Franck Desmedt fréquente le Festival d’Avignon depuis 25 ans. Pour cette édition 2026, il a choisi de ne pas s’y produire afin de consacrer sa semaine aux textes de Grignan. Chaque jour exige une disponibilité neuve : changer de personnage, de siècle, de syntaxe et de respiration sans réduire ces femmes à une simple silhouette.

La singularité du festival tient aussi, selon lui, à la qualité de l’auditoire. Les spectateurs connaissent les auteurs, interrogent les personnages, prolongent les lectures et apportent parfois des éléments que l’interprète ignorait.

« Les gens sont curieux, ils sont connaisseurs, et leur écoute est une écoute pointue. »

Franck Desmedt

Cette circulation du savoir modifie le rapport traditionnel de la scène à la salle. Franck Desmedt ne se présente ni comme historien ni comme spécialiste. Il accepte de servir le texte, puis de laisser les échanges compléter ce que la lecture a fait naître.

« Vous vous mettez au service d’un auteur que vous ne maîtrisez pas. »

Franck Desmedt

Le comédien rapproche cette expérience de son activité de professeur de théâtre. Enseigner oblige à nommer des gestes souvent accomplis d’instinct : trouver le point de résistance d’un personnage, défaire une crispation, rendre l’acteur disponible à une indication. Le professeur transmet, mais il observe aussi sa propre pratique sous une lumière plus nette.

Le temps ne commande pas nécessairement le pessimisme

Au fil de l’interview, le temps s’invite dans la conversation. Les lettres racontent les époques, mais elles rappellent surtout que chaque génération se croit confrontée à un monde inédit. Franck Desmedt refuse pourtant la nostalgie automatique et la certitude que le passé aurait été plus habitable.

« Je ne crois pas que c’était mieux avant. »

Franck Desmedt

Son regard n’a rien d’aveuglément optimiste. Il parle d’une existence tragique, parfois semblable à une mélodie laissée sans résolution, mais distingue clairement la lucidité du renoncement.

« Toute existence est une tragédie, ou en tout cas une mélodie inachevée. Mais ce n’est pas parce qu’on a une vision tragique de l’existence qu’on est pessimiste. »

Franck Desmedt

Vieillir, dans cette perspective, ne dépend pas seulement des années. Le véritable basculement survient lorsque l’élan se retire, lorsque l’habitude finit par émousser le désir de déplacer les lignes.

« On devient vieux quand on n’a plus la force de renverser la table et qu’on s’habitue à la médiocrité des choses. »

Franck Desmedt

Chercher la fille, le nouveau film de Thomas Salvador

Après Grignan, le cinéma reprend ses droits. Franck Desmedt participe au tournage de Chercher la fille , le troisième long métrage de Thomas Salvador , réalisateur de Vincent n’a pas d’écailles et de La Montagne.

Commencé à Paris le 25 mai 2026, le tournage s’est poursuivi en Bretagne, notamment du côté de Roscoff. Rebecca Marder, Nadia Melliti, Antoine Reinartz et Thomas Salvador figurent parmi les principaux interprètes. Franck Desmedt évoque encore deux journées de travail au moment de l’interview.

Le récit suit Chloé, persuadée qu’un événement grave est arrivé à Mina, une jeune femme récemment rencontrée. Une piste la conduit à suivre Louis jusqu’en Bretagne, où sa recherche prend un tour plus mouvementé. Franck Desmedt garde prudemment le secret sur la suite, se contentant de promettre des rebondissements fidèles à l’univers singulier de Thomas Salvador.

Un cinéphile qui préfère trouver ses films lui-même

Lorsqu’on lui demande quel cinéphile il est, Franck Desmedt choisit un adjectif sans apprêt : « bordélique ». Il se méfie des recommandations trop impératives et préfère rencontrer les œuvres selon son propre itinéraire. Son film de chevet n’a pourtant rien d’anodin : Drôle de drame , réalisé par Marcel Carné en 1937, écrit avec Jacques Prévert et interprété notamment par Michel Simon, Louis Jouvet et Françoise Rosay.

Ce goût a même suscité un projet de livre encore inédit. Franck Desmedt imagine un homme installé à l’intérieur de Drôle de drame. Il refuse de quitter le film, bien que chacune de ses sorties perturbe la mise en scène, traverse une prise ou agace Louis Jouvet. La fiction devient une adresse, un quartier et presque un état civil.

« Le cinéma, c’est mieux que la vie et c’est dans une heure et demie qu’on aimerait habiter. »

Franck Desmedt

La formule dit beaucoup de son rapport aux films. Le cinéma n’est pas seulement un spectacle placé devant soi. Il devient un espace mental où l’on peut séjourner, retrouver des voix et modifier, le temps d’une projection, la mesure ordinaire du monde. À Grignan, les correspondances produisent un phénomène voisin : elles rendent une époque sensible sans l’enfermer dans une leçon d’histoire.

Festival de la Correspondance de Grignan 2026 : les informations pratiques

La 30e édition du Festival de la Correspondance de Grignan se déroule du lundi 6 au samedi 11 juillet 2026. Les cinq lectures de Franck Desmedt sont programmées à 17h30 à l’Espace Sévigné. Le tarif annoncé est de 10 euros au tarif réduit et de 12 euros au tarif plein.

  • Mardi 7 juillet : Je suis Reine, et née libre, lettres de Marie Stuart
  • Mercredi 8 juillet : Seicento, lettres d’Artemisia Gentileschi
  • Jeudi 9 juillet : Chérie, chérie, lettres de Colette à Missy
  • Vendredi 10 juillet : La Révolution à vif, lettres d’Alexandra Kollontaï
  • Samedi 11 juillet : Liane de Pougy, Un astre de la Belle Époque aux Années folles

Le programme complet et les conditions de réservation sont disponibles sur le programme officiel du Festival de la Correspondance de Grignan 2026 . L’événement figure également dans l’agenda de La Radio du Cinéma .