« On peut lire le livre par la tranche. » Dans l’exposition Œuvres complètes, présentée à la galerie Huberty & Breyne (Paris, avenue Matignon), Ilan Manouach pousse le manga dans ses retranchements matériels : des milliers de pages condensées en un seul volume, comme une bobine devenue bloc. Une expérience de lecture qui, au fil de l'entretien avec David Marmier, résonne avec une question très cinéma : que devient une œuvre quand on la pense en corpus, en montage, en circulation, plus qu’en récit linéaire ?
L’entretien se déroule dans la galerie Huberty & Breyne, spécialisée dans le 9e art, à Paris. Ilan Manouach s’y présente sans posture : Grec d’origine, il explique que ce décalage l’a aidé à regarder la bande dessinée comme un objet technique, un support manipulable, accumulable, reconfigurable. Cette approche irrigue Œuvres complètes, exposition du vendredi 20 février au samedi 21 mars 2026.
Un geste simple, un effet vertigineux : compresser des décennies en un seul volume
Le point de départ est limpide : traiter une série manga comme une masse de fichiers, puis faire subir à cette matière des opérations que l’on associe d’ordinaire à l’informatique — compilation, concaténation, compression. Dans le communiqué de la galerie, l’exposition est décrite comme une interrogation de la bande dessinée conçue comme « corpus quantifiable », susceptible d’être agrégé et réorganisé selon des logiques non narratives.
Concrètement, Œuvres complètes présente cinq œuvres monumentales : DragonBall, Naruto, Bleach, Detective Conan et Berserk. Chacune est un volume unique protégé par un étui conçu sur mesure.
Les chiffres donnent l’échelle :
- DragonBall : 7.800 pages, 24,5 kg (168 mm × 252 mm × 739 mm)
- Naruto : 13.852 pages, 24,9 kg (154 mm × 256 mm × 806 mm)
- Berserk : 9.046 pages, 28,5 kg (171 mm × 247 mm × 855 mm)
- Bleach : 14.428 pages, 25,6 kg (154 mm × 256 mm × 839 mm)
- Detective Conan : 18.344 pages, 28,2 kg (154 mm × 246 mm × 927 mm)
Chaque pièce existe en 50 exemplaires (1 Gold, 4 Silver, 45 Bronze), numérotés.
Lire « par la tranche » : quand la série devient sédimentation
Dans l’interview, Ilan Manouach raconte une scène qui dit tout : sur un précédent projet autour de One Piece (réalisé en 2022), un lecteur a repéré un détail… sans ouvrir le livre. Il regarde la tranche, remarque des zones noires — un code graphique utilisé dans la bande dessinée pour signaler un rêve — et conclut : « il manque un rêve ». Autrement dit, la lecture devient archéologie : on suit des strates, des époques, des motifs, comme on repère des couches sur une coupe géologique.
Cette anecdote fait basculer la série manga du côté du cinéma expérimental : le récit n’est plus seulement une suite de scènes, il devient une surface, un matériau, un bloc de temps. Comme une pellicule qu’on ne déroulerait plus, mais qu’on observerait à la coupe. Un « dataset physique » rendu illisible par sa propre exhaustivité — une archive qui s’ensevelit sous son poids.
Ce que le manga dit du cinéma : circulation, montage, communautés, sous-titres
La passerelle avec le cinéma arrive naturellement quand David Marmier interroge l’artiste sur les pratiques de diffusion parallèles. Ilan Manouach décrit le rôle des communautés de fans dans le manga : achat d’éditions originales, démontage, scan, nettoyage, traduction, remplacement des textes, mise en ligne rapide — ce qu’on appelle « scanlation » (ou « scantrad » en français, dit-il). Selon lui, cette économie souterraine a un poids décisif dans la démocratisation des séries longues, dont l’achat complet représente un coût considérable pour un foyer.
Et le cinéma ? Ilan Manouach répond en citant une communauté peer-to-peer consacrée aux films rares, Karagarga, un tracker privé centré sur des films rares . Le principe qu’il décrit est très proche de la scantrad : partage, archivage, et aussi sous-titrage collaboratif (40.000 membres).
Là encore, son exposition prend une saveur cinéphile : ces volumes-sculptures ressemblent à une mise en scène de ce que font nos pratiques contemporaines — accumuler, indexer, relier, reclasser. C’est une question de montage au sens large : comment une œuvre se recompose quand elle circule en fragments (chapitres, scans, fichiers vidéo, sous-titres), et quand des communautés lui inventent des chemins de lecture.
Réécrire sans « critiquer » : le détour comme outil de lecture
L’entretien évoque aussi un autre axe de travail : la réappropriation éditoriale. La galerie rappelle plusieurs projets antérieurs, dont Katz (2011), une réappropriation de Maus de Art Spiegelman, et Tintin Akei Kongo (2014), une traduction en lingala de Tintin au Congo.
Sur Katz, il raconte avoir demandé l’autorisation à Art Spiegelman, avoir essuyé un refus, puis avoir tout de même mené le projet — jusqu’à une injonction de destruction. Cet épisode est corroboré par une page de l’éditeur La Cinquième Couche qui mentionne la destruction du tirage à Bruxelles le 15 mars 2012.
Sur Tintin Akei Kongo, l’artiste explique vouloir combler une lacune politique : pourquoi une œuvre si diffusée n’existe-t-elle pas dans la langue des publics directement concernés ? Son site décrit le livre comme une version traduite en lingala et conçue en fac-similé, suivant les standards industriels de la bande dessinée.
Pour le lecteur, la clé est là : ces gestes ne se posent pas comme des jugements définitifs, mais comme des instruments de lecture. Ils déplacent un paramètre (langue, code visuel, format) afin de rendre visibles des enjeux que l’objet culturel a tendance à naturaliser. D’une certaine manière, c’est le cousinage d’un recut au cinéma : on ne change pas la matière par caprice, on la remonte pour faire apparaître ce que la version dominante laisse hors champ.
Un rendez-vous à Paris : dates, adresse, horaires, ressources
Œuvres complètes est présenté à la galerie Huberty & Breyne, 36 avenue Matignon, 75008 Paris, du vendredi 20 février au samedi 21 mars 2026. Horaires : mercredi à samedi, 11 h – 19 h.
Page de l’exposition sur le site de Huberty & Breyne.
- Fiche projet Tintin Akei Kongo sur le site d’Ilan Manouach.
- Page éditeur Katz (La Cinquième Couche), avec mention de la destruction du tirage.