Dans l’entretien accordé à David Marmier Rachel Lang résume le trajet secret qui mène à ce film : « J’avais trois rêves quand j’étais petite : être agent secret, être championne du monde de course et écrire des livres. » Pour la course, le cinéma n’a pas vraiment répondu présent. Pour l’écriture, Mata coche les cases avec une précision de montre suisse et la tension d’un couloir sans issue.
Rachel Lang, le secret comme matière de cinéma
Réalisatrice et scénariste de Mata, Rachel Lang prolonge ici un motif qui traverse déjà son cinéma : les corps engagés, les vies sous contrainte, les silences qui pèsent autant que les dialogues. Le film prend la forme d’un thriller d’espionnage, mais son moteur intime tient dans une question simple : que reste-t-il d’une personne lorsque son métier lui impose de taire, de dissimuler, de compartimenter ?
Rachel Lang ne cherche pas à transformer le renseignement en gadget spectaculaire. Elle avance plutôt dans une zone de frottement : l’engagement, la solitude, la loyauté, le doute. Elle explique avoir voulu rester « dans le point de vue de ce personnage qui n’a pas accès à tout » et qui lutte contre « un système » ou « une machine ». Cette idée donne au film sa boussole : le spectateur n’en sait pas davantage que Mata. Il avance avec elle, au même rythme que ses soupçons.
Eye Haïdara, Mata face au mur du renseignement
Dans le rôle de Mata, Eye Haïdara incarne une agente du service action de la DGSE. Autour d’elle, la distribution réunit Joséphine Japy dans le rôle d’Héloïse, Raphaël Personnaz dans celui d’Antoine, Hakim Jemili dans celui d’Émile, Pierre-Antoine Billon dans celui de Lucas, Juliette Chaigneau dans celui de Carole, Chloé Jouannet dans celui de Jeanne et Mélanie Laurent dans celui d’India.
Pour nourrir ce rapport au secret, plusieurs comédiens ont suivi un stage clandestin de trois jours et trois nuits, encadré par un ancien de la DGSE, avec exercices de mission, absence de téléphone, d’identité officielle ou de carte bancaire. Rachel Lang raconte que cette immersion a placé les acteurs dans « un état d’adrénaline, de nécessité et de tension absolue ». Romain Lacourbas, directeur de la photographie, dit avoir perçu sur le tournage une cohésion nouvelle, mais aussi une forme d’écran professionnel : lorsqu’on leur posait des questions, « la seule réponse était le silence ».
Cette préparation explique l’un des grands axes de lecture du film : les personnages ne jouent pas seulement avec le secret, ils habitent un monde où chaque information possède un prix. Mata veut savoir. Les autres savent peut-être.
Un contre-film d’enquête
Le slogan de la bande-annonce annonce la couleur : « Ne cherchez pas la vérité, vous ne la trouverez pas. » Rachel Lang l’assume pleinement. Elle parle même d’un « contre-film d’enquête », pensé moins comme une résolution que comme une expérience mentale. Au lieu d’aligner les révélations, Mata épouse la frustration, le soupçon, l’angle mort.
Ce choix donne une clé de lecture précieuse : il ne faut pas aborder Mata comme un simple puzzle à résoudre. Le film invite plutôt à ressentir la mécanique du cloisonnement. Rachel Lang le dit nettement : la DGSI et la DGSE sont des lieux de secret, de silence, de « non-besoin d’en connaître ». Dans cet univers, une porte fermée n’est jamais seulement une porte fermée. C’est une frontière mentale.
Romain Lacourbas, une image au service du récit
Face à Rachel Lang, Romain Lacourbas parle de son métier avec une phrase qui vaut manifeste : « On est juste des traducteurs et des serviteurs d’un script et d’une réalisatrice. » Directeur de la photographie de Mata, il ne revendique pas l’image comme démonstration. Il la pense comme une respiration secrète du récit.
Le langage visuel du film s’est construit autour d’une formule confiée par Rachel Lang : « crédible, réaliste, mais romanesque, pas naturaliste ». Tout est là. Mata veut tenir à distance l’effet de catalogue, sans renoncer à une puissance de fiction. Le réel inspire, le romanesque organise, la mise en scène relie.
Une anecdote de plateau résume cette alchimie. Pour une scène de couloir, décor sombre et froid, Romain Lacourbas propose de mouiller le sol. Rachel Lang raconte que ce geste a donné à l’image « une dimension qui n’a rien à voir » : le lieu devient plus anxiogène, plus mental, presque fantasmé. Un simple reflet suffit parfois à placer tout un récit.
Le cloisonnement et les visages qui se ferment
Dans Mata, les espaces racontent autant que les personnages. Un bunker, un bureau, un couloir, une salle qui semble trop calme : chaque lieu impose sa loi. Rachel Lang explique avoir voulu opposer deux mondes du renseignement : la DGSE, pensée comme un sous-sol militaire, et la Sécurité intérieure, plus moderne, plus verticale, plus administrative.
Ce contraste n’est pas décoratif. Il matérialise l’état de Mata : une femme revenue d’une opération traumatique, déplacée, surveillée, freinée, mais toujours en mouvement. Le film ne donne pas tout. Il suggère, laisse affleurer, puis retire. Comme dans certains grands récits d’espionnage, le silence devient une réplique. Un regard peut valoir dossier classifié.
Une héroïne de cinéma face à une machine administrative
Le cinéma d’espionnage aime les gadgets, les poursuites, les doubles fonds. Mata garde la tension du genre, mais Rachel Lang y ajoute une ligne plus intime : celle d’une femme qui refuse de laisser Antoine disparaître dans les marges d’un rapport confidentiel. Elle soupçonne ses supérieurs de retenir des éléments clés. Elle cherche, insiste, déborde le cadre officiel.
Cette obstination donne au film son mouvement. Mata ne se contente pas d’exécuter une mission. Elle interroge la logique même de l’institution : qui protège-t-on ? que sacrifie-t-on ? qui décide de ce qui doit rester dans l’ombre ? Dans l’entretien, Rachel Lang évoque les « soldats de l’ombre », ces personnes capables de mourir pour la France sans que le grand public connaisse leur existence. Le film leur adresse un éclairage de cinéma.
Infos pratiques
Mata est réalisé et écrit par Rachel Lang. Le film sort au cinéma en France le 27 mai 2026. Sa durée est de 1h38. La production associe notamment Nolita, Chevaldeuxtrois, Wrong Men, France 3 Cinéma et Marvelous Production, avec une distribution de Warner Bros Picture et Indie Sales.

Rachel Lang, Romain Lacourbas . Photographies: David Marmier, la radio du cinéma 2026