Le sourire de Marie-Christine Barrault répond immédiatement à celui de Christelle Reboul. À Grignan, leurs retrouvailles ont la chaleur des amitiés qui n’ont plus besoin de préambule. Une histoire de scène et une profonde affection les réunissent déjà. Le Festival de la correspondance leur offre cette fois un langage commun fait de lettres, de silences et de réponses disparues.
« À chaque fois qu’on arrive et qu’on voit le château là-haut, on a un coup au cœur. La première fois, je n’ai pas cru ce que je voyais et, chaque année, cela me refait la même chose », confie Marie-Christine Barrault.
La 30e édition du Festival de la correspondance de Grignan se tient du 6 au 11 juillet 2026 sous la direction artistique d’Éric-Emmanuel Schmitt. Son thème, « La Correspondance, portrait d’une époque », accompagne le 400e anniversaire de la naissance de Madame de Sévigné.
À Grignan, la lettre devient un acte vivant
Comment définir la singularité de Grignan ? Christelle Reboul évoque un espace théâtral qui conserve la proximité de la lecture. L’interprète incarne une voix tout en gardant le texte dans ses mains. La feuille reste visible, mais elle ne fait pas écran au jeu.
« De la lecture très intime que l’on peut faire chez soi à l’acte théâtral, il y a Grignan. C’est une incarnation et, pourtant, on a le texte en main. Cette distance permet une magie propre à Grignan », explique Christelle Reboul.
Le château ne constitue pas un simple décor. Madame de Sévigné séjourna à Grignan auprès de sa fille, Françoise-Marguerite de Sévigné, mariée au comte de Grignan. Le lieu conserve ainsi l’empreinte d’une correspondance devenue un monument de la littérature française.
La lecture-spectacle a réuni Marie-Christine Barrault et Christelle Reboul sous la direction de Didier Long. L’adaptation porte la signature de Françoise Hamel.
« Ça a du poids et ça a du sens », résume Marie-Christine Barrault. La géographie, la mémoire littéraire et le travail des actrices se répondent avec une rare évidence.
Imaginer la voix de Madame de Grignan sans falsifier l’Histoire
Les lettres écrites par Madame de Grignan à sa mère n’ont pas été conservées. Françoise Hamel a donc imaginé ses réponses à partir des indices contenus dans les lettres de Madame de Sévigné. Son travail ne prétend pas révéler des documents retrouvés. Il propose une recréation littéraire fondée sur l’étude de la correspondance connue.
Marie-Christine Barrault souligne la rigueur de cette démarche. Les réactions de la fille apparaissent en filigrane dans les reproches, les élans et les inquiétudes de sa mère. Il devient alors possible de deviner une parole absente, comme on reconstituerait le contrechamp d’une scène dont une seule caméra aurait conservé les images.
« Françoise Hamel a vraiment puisé dans les lettres mêmes de Madame de Sévigné. La parole de sa fille est induite par les lettres de sa mère. On sent une véracité. Ce n’est pas une invention subjective », estime Marie-Christine Barrault.
Cette recréation permet aussi de reconsidérer une relation souvent présentée comme le modèle d’un amour maternel absolu. Marie-Christine Barrault admire le génie de Madame de Sévigné, la richesse de sa langue, son intelligence et la vivacité de sa pensée. Elle s’interroge toutefois sur la nature de son attachement à sa fille.
« Depuis que je suis petite, on m’explique que l’amour de Madame de Sévigné pour sa fille est magnifique, extraordinaire, exemplaire. Moi, cela fait un moment que je m’en méfie. Elle est bien possessive, elle est bien intrusive. Est-ce que c’est cela, l’amour d’une mère ? », questionne Marie-Christine Barrault.
La lecture ne tranche pas à la place du public. Elle donne à entendre l’affection, le besoin d’indépendance, la culpabilité et les attentes qui traversent une relation familiale. Chaque spectateur peut ainsi construire sa propre lecture de ce dialogue recomposé.
Une amitié née avec George Sand et Sarah Bernhardt
Marie-Christine Barrault et Christelle Reboul avaient déjà partagé la scène dans George & Sarah, une pièce de Thierry Lassalle mise en scène par Olivier Macé. Marie-Christine Barrault y incarnait George Sand. Christelle Reboul interprétait Sarah Bernhardt.
Ce dialogue théâtral consacré à deux artistes affranchies a fait naître une amitié durable. Marie-Christine Barrault parle d’un lien de comédiennes, mais surtout d’un attachement de femmes. Leur différence d’âge nourrit une transmission qui ne se limite jamais aux conseils professionnels.
« Il y a une grande amitié qui nous relie, de femmes, d’actrices certes, mais de femmes. J’ai un côté un peu maternel avec toi et toi, un côté un peu filial avec moi », dit Marie-Christine Barrault à Christelle Reboul.
Leur complicité se lit aussi dans les attentions du quotidien. À Grignan, Christelle Reboul veille sur son amie, anticipe ses besoins et règle les détails pratiques. Marie-Christine Barrault s’en amuse avec tendresse : que fera-t-elle le lendemain lorsque Christelle Reboul ne sera plus là ?
Christelle Reboul lui répond par un portrait lumineux. Elle évoque la qualité de son écoute, sa précision, sa vivacité et sa capacité à transmettre sans imposer.
« Tu m’as transmis tellement de choses sur l’actrice, mais aussi sur la femme que j’essaie d’être. Tu es quelqu’un d’extrêmement lumineux et cette lumière, tu aimes la partager », confie Christelle Reboul.
La légèreté comme méthode de vie et de jeu
Un mot revient fréquemment dans leur conversation : la légèreté de vivre le métier de comédienne. Marie-Christine Barrault la distingue clairement de la distance. Prendre ses distances reviendrait à s’éloigner de l’expérience. La légèreté permet au contraire de demeurer présente, sans se laisser écraser par la gravité de ce que l’on traverse.
« La distance, on s’éloigne. La légèreté, on est dedans et on enlève une espèce de pesanteur. La gravité des choses et leur profondeur sont là, mais avec légèreté », précise Marie-Christine Barrault.
Christelle Reboul reçoit cette réflexion comme une voie à suivre. Elle aimerait que cette disposition puisse s’acquérir dès la jeunesse.
Cette philosophie nourrit aussi le travail de l’actrice. Marie-Christine Barrault explique qu’elle répète un spectacle consacré à la justice restaurative. Le processus comprend des improvisations et des rencontres avec des personnes ayant vécu ce dispositif comme victimes ou comme auteurs d’infractions.
La comédienne cite Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry pour situer le sujet. Le travail remue nécessairement les interprètes. Marie-Christine Barrault refuse pourtant de rapporter chaque soir à la maison la charge émotionnelle des répétitions.
« Je fais un cercle autour de moi. Le rôle est à l’intérieur. Quand c’est fini, je fais un pas et je sors du cercle. Il faut arriver, quand on est acteur, à ne pas ramener les rôles à la maison », affirme Marie-Christine Barrault.
Cette frontière n’amoindrit pas l’engagement. Elle protège la personne qui interprète et lui permet de revenir le lendemain avec une disponibilité renouvelée. Marie-Christine Barrault récuse ainsi le mythe de l’acteur condamné à devenir son personnage jour et nuit.
Le temps selon Marie-Christine Barrault : toutes les époques demeurent en nous
Le temps s’invite naturellement dans la conversation. Marie-Christine Barrault refuse la nostalgie du « c’était mieux avant », même si elle se souvient avec malice d’une époque où les trains annoncés à 11h42 arrivaient réellement à 11h42.
Sa réflexion dépasse rapidement les horaires ferroviaires. Les calendriers et les horloges seraient des outils conçus par les êtres humains pour organiser leur quotidien. L’expérience intérieure ne suit pas une progression aussi régulière.
« Quand on est vieux, dans la même journée, on a tous les âges. On a sept ans parce que l’on joue avec un enfant. On a 15 ou 16 ans parce que l’on est avec une jeune fille amoureuse. Toutes ces strates sont en nous », raconte Marie-Christine Barrault.
Pour évoquer cette souplesse, Marie-Christine Barrault cite Anton Tchekhov. Dans son théâtre, le temps s’étire, se contracte et refuse de suivre la mesure ordinaire. Le passé ne disparaît pas. Il demeure actif dans le corps, la mémoire et les émotions.
« Le temps, vraiment, c’est une invention des hommes qui ne peuvent pas imaginer l’éternité. Ils sont donc obligés de faire des cases, des petites cases », poursuit Marie-Christine Barrault.
Christelle Reboul reconnaît cette sensation lorsqu’elle se trouve auprès de son amie. « À tes côtés, tout d’un coup, il n’y a plus de temps. On vit. C’est un jaillissement », lui dit-elle.
La formule pourrait également définir le travail du Festival de Grignan : rendre audibles des voix anciennes sans les figer dans une vitrine patrimoniale.
Marie-Christine Barrault rend hommage à Marthe Gautier
Après Grignan, Marie-Christine Barrault retrouve le Festival Off Avignon avec La Découvreuse oubliée, une pièce d’Élisabeth Bouchaud mise en scène par Julie Timmerman.
Le spectacle est annoncé du 4 au 22 juillet 2026 à 16h20, avec des relâches les 9 et 16 juillet, à Avignon-Reine Blanche. Marie-Christine Barrault y incarne Marthe Gautier, médecin et chercheuse dont les travaux ont joué un rôle décisif dans l’identification de l’anomalie chromosomique associée à la trisomie 21.
La comédienne voit dans cette pièce la possibilité de rendre sa place à une scientifique longtemps privée de la reconnaissance qui lui était due. Elle rappelle également que Marthe Gautier poursuivit une importante carrière de pédiatre.
« Je suis contente de penser que l’on rend hommage à cette femme exceptionnelle. Elle ne s’est pas laissée abattre. Elle est devenue une très grande pédiatre et énormément d’enfants lui doivent la vie », souligne Marie-Christine Barrault.
Cette histoire rejoint une réflexion plus vaste sur l’effacement des femmes dans les récits scientifiques et culturels. Marie-Christine Barrault préfère cependant regarder le travail de redécouverte aujourd’hui accompli : des chercheuses, des artistes et des pionnières retrouvent peu à peu leur nom et leur œuvre.
Marie-Christine Barrault évoque la procédure lancée par les héritiers de Jérôme Lejeune contre Élisabeth Bouchaud et le théâtre La Reine Blanche, assignés pour diffamation envers la mémoire du scientifique à propos de la pièce. L’action en justice vise la représentation du rôle de Marthe Gautier dans la découverte de l’anomalie chromosomique responsable de la trisomie 21.
La Vie d’une femme : Marie-Christine Barrault retrouve les écrans
La rentrée cinématographique de Marie-Christine Barrault sera marquée par La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet.
Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, le film réunit Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, Laurent Capelluto et Marie-Christine Barrault. Sa sortie française est annoncée le 9 septembre 2026. Sa durée est de 98 minutes.
Marie-Christine Barrault interprète Arlette, la mère de Gabrielle, une chirurgienne et cheffe de service incarnée par Léa Drucker. Le personnage d’Arlette est touché par la maladie d’Alzheimer.
Christelle Reboul adapte le roman méconnu de Georges Bernanos
Christelle Reboul poursuit de son côté le chemin d’Un mauvais rêve, adapté du roman inachevé et posthume de Georges Bernanos.
La comédienne a signé l’adaptation avec Jean-Pascal Hattu. Anne Bouvier assure la mise en scène. Olivier Claverie et François Nambot complètent la distribution.
Christelle Reboul décrit un texte nourri par le roman policier, le théâtre dans le théâtre et la métaphysique. L’œuvre examine la noirceur humaine, les récits que chacun invente et les peurs capables de modifier la perception du réel.
« Plus on fouille cette ombre et plus on la montre sur scène, plus on voit que c’est du vent. Nos peurs seraient du vent », avance Christelle Reboul.
Marie-Christine Barrault, qui a assisté au spectacle, lui adresse un compliment sans détour : « Tu m’as bluffée. » Leur transmission ne suit pas un mouvement unique. Chacune observe le travail de l’autre, l’encourage et se laisse surprendre.
Marie-Christine Barrault : une carrière guidée par le cinéma, le théâtre et la littérature
Marie-Christine Barrault se forme au cours Simon, puis au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Elle mène depuis les années 1960 une carrière qui associe le cinéma, le théâtre, la télévision et les lectures littéraires.
Éric Rohmer lui confie le rôle de Françoise dans Ma nuit chez Maud, présenté en compétition au Festival de Cannes en 1969. Marie-Christine Barrault joue ensuite dans de nombreux films, notamment Cousin, Cousine de Jean-Charles Tacchella. Cette interprétation lui vaut une nomination à l’Oscar de la meilleure actrice lors de la cérémonie de 1977.
Son parcours cannois comprend aussi Une femme dans la tourmente d’André Delvaux en 1979, L’Œuvre au noir du même cinéaste en 1988 et La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet en 2026.
Marie-Christine Barrault conserve parallèlement un lien constant avec la scène, les auteurs et la transmission des textes. En 2026, elle interprète Marthe Gautier dans La Découvreuse oubliée, Madame de Sévigné dans Ma chère Mère et Arlette dans La Vie d’une femme.
Christelle Reboul : du répertoire classique aux créations contemporaines
Christelle Reboul se forme au Conservatoire national d’art dramatique de Nice, puis à l’École Claude Mathieu. Elle étudie également les lettres modernes à la Sorbonne.
Son parcours théâtral la conduit vers Beaumarchais, Eugène Ionesco, Guy de Maupassant, Denis Diderot, Molière, Georges Feydeau, Agatha Christie et Florian Zeller. Elle adapte La Religieuse de Denis Diderot avant de cosigner, avec Jean-Pascal Hattu, l’adaptation d’Un mauvais rêve de Georges Bernanos.
Christelle Reboul partage la scène avec Marie-Christine Barrault dans George & Sarah. Elle joue également dans Les Collectionnistes, Ave César !, Une heure de tranquillité et La Souricière.
À la télévision, Christelle Reboul se fait connaître d’un large public grâce au rôle d’Amélie Dubernet-Carton dans Nos chers voisins. Elle apparaît aussi dans HPI, Ici tout commence, Candice Renoir, Alice Nevers et Camping Paradis. Son travail comprend enfin des dramatiques radiophoniques pour France Inter et France Culture.