Pascal Schouwey à Grignan : "Je veux comprendre la naissance d’une pensée"

11 juillet 2026
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Journaliste genevois, animateur radio et infatigable lecteur, Pascal Schouwey a conduit 10 rendez-vous durant la 30e édition du Festival de la Correspondance de Grignan. Face au micro de Patrice Caillet, il dévoile le fil secret de ses entretiens : « Je suis passionné par la manière dont naît une pensée. »

Le programme pourrait donner le vertige à un lecteur moins entraîné. Raphaël Enthoven, Gustave Courbet, Stefan Zweig, Cicéron, Jean Zay, Madame de Pompadour, Simón Bolívar, Sophie Scholl, la chanson française puis Alexandre Dumas : Pascal Schouwey a traversé les siècles avec la régularité d’un métronome. Une telle succession suppose des lectures abondantes, des changements rapides de registre et une solide capacité à retrouver, dès l’ouverture de chaque rencontre, la voix propre de l’auteur ou de la figure historique évoquée.

L’essentiel : Pascal Schouwey ne conçoit pas l’entretien littéraire comme un questionnaire promotionnel. Il cherche le moment où une idée apparaît, se transforme puis devient une œuvre, un engagement ou une décision. Sa méthode repose sur une lecture attentive, l’intuition et la qualité du dialogue avec le public.

Un « psychopathe littéraire » lancé dans un marathon de lectures

Patrice Caillet le présente comme l’un des marathoniens du festival. Pascal Schouwey répond par une formule que lui avait adressée David Foenkinos : « Je suis un psychopathe littéraire. » Le trait est souriant, mais la cadence est réelle. Le journaliste dit lire en moyenne trois livres par semaine, auxquels s’ajoutent son travail, ses activités d’écriture et la préparation de nombreuses rencontres publiques.

Son parcours explique cette aisance au micro. Pascal Schouwey a travaillé dans la presse écrite, à la radio et à la télévision en Suisse. Son site personnel présente également ses activités d’animation, de formation à la prise de parole et de conduite de débats. À Grignan, ces expériences servent une mission précise : rendre un savoir accessible sans l’appauvrir.

Pour l’édition 2026, intitulée La Correspondance, portrait d’une époque, il a fallu passer rapidement d’une conscience à une autre. « Je suis passé de Stefan Zweig à Cicéron, de Cicéron à Bolívar, de Bolívar à Madame de Pompadour », résume-t-il. La chronologie devient secondaire. Ce qui demeure, c’est la même question adressée à chaque œuvre : d’où vient cette pensée ?

Retrouver la première étincelle d’une œuvre

Pascal Schouwey ne s’arrête pas au contenu d’un livre. Il veut retrouver l’instant qui le précède, ce frémissement encore informe qui deviendra une phrase, une conviction ou une architecture narrative.

« Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment naît une pensée, comment les gens commencent à la structurer. Est-ce qu’il existe un lieu dans lequel cela advient ? Que fait-on à partir du moment où apparaît la première étincelle ? »

Pascal Schouwey, au micro de La Radio du Cinéma

Cette recherche éclaire aussi bien une œuvre littéraire qu’un engagement politique. Une idée ne surgit pas hors du monde. Elle se nourrit d’une rencontre, d’une rupture, d’un événement historique ou d’une contradiction intime. Le travail du modérateur consiste alors à reconstruire ce chemin sans le simplifier.

Le programme de Grignan lui offrait une matière particulièrement vaste. La pensée philosophique de Cicéron, la trajectoire républicaine de Jean Zay, les combats de Simón Bolívar ou la correspondance de Stefan Zweig ne racontent pas la même époque. Chacun de ces sujets permet toutefois d’observer une conscience qui s’élabore sous la pression des événements.

La Rose Blanche : suivre la transformation d’une conscience

La rencontre consacrée à Sophie Scholl, Hans Scholl et au réseau de résistance allemand de la Rose Blanche fournit un exemple saisissant. Dans leurs lettres familiales, les jeunes résistants ne peuvent pas révéler leurs activités clandestines. Le lecteur ne trouve donc pas une déclaration limpide annonçant leur engagement. Il doit reconstituer un mouvement intérieur à partir d’autres traces.

Pascal Schouwey s’appuie notamment sur le travail d’Adrien Louandre, auteur de Le soleil brille encore : Sophie Scholl et la Rose blanche, une résistance spirituelle (1937-1943), publié le 22 mai 2024 chez Desclée de Brouwer.

Le livre suit le cheminement de jeunes Allemands d’abord inscrits aux organisations de jeunesse du régime nazi, puis gagnés par le doute et enfin décidés à agir. Pour Pascal Schouwey, le sujet essentiel réside dans ce basculement : « Pourquoi la pensée change-t-elle ? Quelles rencontres provoquent ce changement ? »

L’entretien littéraire devient ainsi une enquête sur la formation du jugement. Il ne suffit pas de connaître le dénouement historique. Il faut restituer les étapes, les hésitations et les failles qui ont rendu une décision possible.

Bien lire les lignes avant de chercher ce qu’elles dissimulent

Lorsque Patrice Caillet évoque l’importance de lire au-delà des mots, Pascal Schouwey apporte une précision immédiate : « Il faut d’abord commencer par bien lire les lignes. Si on ne les lit pas bien, on ne peut rien comprendre. »

Sa préparation repose sur cette attention littérale. Pourquoi cette phrase apparaît-elle ici ? Pourquoi l’auteur a-t-il retenu ce mot et pas un autre ? Pourquoi cette idée prend-elle cette forme à cet instant du récit ? Ces interrogations permettent d’éviter les interprétations plaquées sur un texte.

Pascal Schouwey décrit aussi une faculté plus difficile à théoriser : l’intuition du lecteur. À la page 50, une phrase l’arrête. Il la note sans savoir encore quelle place elle occupera dans son entretien. Cent pages plus loin, un passage lui en livre la portée.

« Je me dis qu’à la page 50, l’auteur a posé une mine qui explose à la page 122. »

Pascal Schouwey

L’image possède quelque chose de très cinématographique. La première phrase fonctionne comme un détail glissé dans le cadre ; sa véritable fonction n’apparaît qu’au moment du raccord final. Le lecteur attentif rejoint alors le spectateur qui reconnaît, au second visionnage, l’indice que le récit avait discrètement placé sous ses yeux.

À Grignan, un public qui prolonge véritablement la conversation

Pascal Schouwey anime des rencontres dans de nombreux festivals et salons. Il distingue pourtant Grignan par la nature des interventions venues de la salle. Selon lui, le public ne cherche pas seulement à connaître l’heure à laquelle un écrivain travaille, le type d’ordinateur qu’il utilise ou la pièce de la maison où il écrit.

« Ici, on a des questions de gens qui ont lu, qui ont compris et qui ont envie d’aller plus loin. Je suis fasciné par la qualité du public. »

Pascal Schouwey

Cette exigence change la fonction de la rencontre. Le public ne vient pas recueillir une anecdote domestique supplémentaire. Il participe à une lecture collective, repère un angle resté dans l’ombre et pousse l’invité à préciser sa pensée. La conversation ne referme donc pas le livre : elle lui offre une nouvelle chambre d’écho.

Connaître le passé sans céder à la nostalgie

Les correspondances anciennes rappellent parfois combien certaines erreurs humaines se répètent. De Cicéron à notre époque, les ambitions, les aveuglements et les emballements du langage conservent une troublante familiarité.

Pascal Schouwey refuse cependant la formule « C’était mieux avant ». Il préfère considérer chaque époque avec ses ressources, ses progrès et ses faiblesses. Se souvenir du passé ne revient pas à le transformer en âge d’or.

« Si on avait un peu moins d’éléments de langage et un peu plus d’éléments de pensée, peut-être qu’on ferait moins d’erreurs. »

Pascal Schouwey

La formule résume son approche de Grignan. Lire les lettres du passé ne sert pas à distribuer des leçons depuis le confort du présent. Cette lecture permet d’observer des êtres humains aux prises avec leur temps, puis de rendre à leurs choix leur complexité.

Sa prière personnelle tient en une phrase : « Seigneur, faites que je ne dise jamais : “C’était mieux avant.” » La culture devient ici un remède à la nostalgie automatique autant qu’à l’oubli.

Du roman au grand écran : le lecteur fabrique déjà son propre film

Interrogé sur sa cinéphilie, Pascal Schouwey répond sans détour qu’il fréquente peu les salles, faute de temps. Il conserve pourtant un lien direct avec le cinéma grâce aux adaptations littéraires. Sa rencontre consacrée à Alexandre Dumas, animée avec Julie Anselmini le 11 juillet 2026, lui a notamment permis d’évoquer Le Comte de Monte-Cristo.

Le film de Matthieu Delaporte et Alexandre De La Patellière, sorti en France le 28 juin 2024, lui a paru « plutôt intéressant ». Pascal Schouwey se garde toutefois de dresser un classement général des adaptations réussies ou manquées. Son appréciation dépend d’abord de l’ordre dans lequel il découvre les œuvres.

Lorsqu’il lit le roman avant de voir le film, il a déjà composé ses décors, distribué les rôles et réglé la lumière dans son imaginaire. « Je me suis fait mon cinéma », explique-t-il. L’adaptation peut alors décevoir si ses images s’éloignent fortement de celles conçues pendant la lecture.

Voir le film en premier produit l’effet inverse. Les visages, les costumes et les lieux sont déjà fixés lorsque commence la lecture. La déception se fait moins probable, mais une part de la liberté imaginative a disparu. Cette réflexion n’oppose pas littérature et cinéma. Elle rappelle plutôt que toute lecture constitue déjà une mise en scène intérieure.

Pascal Schouwey, passeur de textes et révélateur de questions

Au terme de ce marathon grignanais, une cohérence apparaît. Pascal Schouwey ne cherche pas à montrer tout ce qu’il a lu. Il utilise ses lectures pour poser la question capable d’ouvrir une porte chez son interlocuteur.

La méthode exige de la préparation, mais aussi une disponibilité réelle au moment de la rencontre. Une phrase inattendue peut déplacer le fil prévu. Une question du public peut révéler un angle neuf. Une intuition notée cent pages plus tôt peut soudain fournir la clef d’une œuvre.

Le « psychopathe littéraire » revendiqué avec humour est surtout un lecteur aux aguets. Il écoute les textes comme un cinéaste observe les détails d’un plan : attentif au premier signe, au motif qui revient et à cette étincelle presque invisible dont naîtra toute la suite.

Sources et repères