08 novembre 2026
Richard Sanderson : « J’ai toujours cru en moi, même quand on me disait d’être réaliste »
RENCONTRE
Il a offert au cinéma l'un de ses slows les plus célèbres. Quarante-six ans après « La Boum », Richard Sanderson reste indissociable des premiers émois de Sophie Marceau et de la mélodie inoubliable de « Reality ». Mais réduire cet artiste franco-britannique à un seul succès serait méconnaître son parcours. Chanteur, musicien, arrangeur, producteur et compositeur pour l'image, il poursuit une carrière guidée par une passion intacte. Nous l'avons rencontré à Barbières, dans la Drôme, à l'occasion du spectacle « Totalement 80 ». Une conversation passionnante, entre souvenirs de cinéma, rendez-vous manqués et rêves toujours vivants.
La nostalgie des années 80, une histoire qui n'en finit pas
Il est de ces voix qui possèdent un étrange pouvoir : celui de faire ressurgir instantanément des images. Quelques notes de Reality, et voici Sophie Marceau, adolescente, un casque sur les oreilles, découvrant l'amour au rythme d'un slow devenu légendaire. Pour Richard Sanderson, cette chanson reste une formidable histoire d'amour avec le public. Une histoire commencée en 1980 et qui ne s'est jamais véritablement interrompue.
Samedi 7 novembre, aux Ateliers Magiques de Dani Lary, à Barbières, le chanteur retrouvait les spectateurs de la tournée « Totalement 80 », aux côtés notamment d'Ottawan, des Gibson Brothers, de Caroline Loeb, de Phil Barney et de Joniece Jamison, dans une soirée animée par Jérôme Anthony. Un spectacle placé sous le signe des retrouvailles, que l'artiste aborde avec une spontanéité désarmante.
« On est tellement contents de se retrouver que c'est vraiment la colonie de vacances ! Tout le monde est sympa, tout le monde est content d'être là. C'est que du bonheur. »
L'aventure trouve ses racines en 2007, lorsque le producteur Olivier Kaefer imagine de réunir sur scène plusieurs grandes figures musicales de la décennie 80. Un pari que certains pensaient éphémère.
« Les gens nous disaient que ça allait durer cinq ans. Mais ça fait vingt ans maintenant que ça dure ! »
La formule a depuis connu de multiples déclinaisons. Elle a aussi inspiré le cinéma avec Stars 80, sorti en 2012, qui raconte de manière romancée la naissance de cette aventure collective.
Richard Sanderson n'a pourtant pas participé au film. Il s'en amuse aujourd'hui, sans véritable amertume : « Ils ne pouvaient pas mettre tout le monde ! » Car pour lui, l'essentiel est ailleurs. Le plaisir de retrouver ses camarades, l'énergie du public et ce sentiment particulier d'appartenir à une histoire musicale commune.
« Reality », la naissance d'une chanson devenue culte
Pour comprendre la place de Richard Sanderson dans la mémoire du cinéma, il faut revenir à l'année 1980. Claude Pinoteau prépare alors La Boum, une comédie sentimentale dont personne n'imagine encore l'importance qu'elle prendra dans la culture populaire. Vladimir Cosma en compose la musique et recherche une voix capable d'accompagner les premiers émois amoureux de son héroïne.
Ce sera celle de Richard Sanderson.
La rencontre donne naissance à Reality, un succès international qui atteindra la première place des ventes dans quinze pays et dépassera les huit millions d'exemplaires vendus. Mais Richard Sanderson tient à rappeler une distinction essentielle. « La Boum, c'était une musique de Cosma. Moi, j'étais chanteur et coproducteur. »
Une précision qui ne diminue en rien sa contribution à cette aventure. À l'époque, il possède déjà une solide expérience de la production musicale et participe au travail autour de la chanson.
Surtout, il garde une grande admiration pour la manière dont Vladimir Cosma a construit l'identité sonore du film. « J'ai travaillé longtemps avec Vladimir Cosma. La musique, il la met plusieurs fois dans le film. » Et Richard Sanderson de se souvenir de ces petites touches musicales disséminées tout au long du récit : Sophie Marceau qui joue quelques notes à la guitare, la grand-mère Poupette qui reprend la mélodie à la harpe…
Une véritable écriture cinématographique, dans laquelle le thème musical accompagne les personnages avant de s'imposer définitivement dans la mémoire des spectateurs.
« Ça rentre dans les oreilles ! »
Le secret musical de la dernière scène
Richard Sanderson raconte également une anecdote passionnante sur la conclusion de La Boum.
Dans cette scène devenue emblématique, Sophie Marceau danse avec un nouveau garçon. La musique qui accompagne d'abord ce moment n'est pas Reality, mais une autre chanson interprétée par Sanderson : Go On Forever.
Selon ses souvenirs, Claude Pinoteau souhaitait utiliser cette mélodie, tandis que Vladimir Cosma défendait une autre approche musicale.
La solution finalement retenue repose sur une transition particulièrement habile.
Lorsque l'image se fige, Go On Forever laisse place au thème de Reality. Les deux chansons partageant la même tonalité, le passage peut s'effectuer avec une grande fluidité.
« Toutes les chansons étaient en sol. Et quand l'image se fige, ils sont repassés sur La Boum. »
Cette construction explique, selon lui, la puissance du souvenir laissé par la musique.
« Quand vous sortiez du cinéma, vous aviez la chanson dans la tête. »
Une leçon de musique de film, presque quarante-six ans après sa création : un thème ne devient pas seulement mémorable parce qu'il est beau, mais aussi parce qu'il trouve sa place dans la narration.
« La Boum 2 », le rendez-vous manqué avec Sophie Marceau
Si Reality lui a ouvert les portes de la reconnaissance internationale, Richard Sanderson garde aussi le souvenir de certaines occasions manquées.
La première concerne La Boum 2, sorti en 1982. Claude Pinoteau envisage alors de prolonger leur collaboration. Il est même question que le chanteur apparaisse à l'écran.
Mais Richard Sanderson prépare parallèlement une tournée au Japon, où sa carrière rencontre également un important succès, notamment grâce à She's a Lady.
Avant de partir, il prend soin de prévenir le réalisateur de ses engagements professionnels.
« Je lui avais dit que j'avais un contrat avec des Japonais tout le mois d'août. Il m'avait répondu qu'on ne tournerait pas avant septembre. »
Seulement voilà : alors qu'il se trouve au Japon, il apprend qu'on l'attend au pavillon Baltard le 18 août. Impossible de rentrer à temps.
« Ça m'avait vraiment contrarié. Je leur avais dit quinze fois que je ne serais pas là ! »
L'artiste reconnaît qu'il aurait volontiers privilégié le film s'il avait connu suffisamment tôt les véritables dates du tournage.
La suite se fera donc sans lui. La chanson emblématique de La Boum 2, Your Eyes, sera interprétée par le groupe britannique Cook da Books.
Un regret qui ne l'empêchera pas de poursuivre sa collaboration avec Vladimir Cosma.

« L'Étudiante » : une autre chanson qui aurait pu être la sienne
Quelques années plus tard, Richard Sanderson retrouve l'univers de Claude Pinoteau et de Sophie Marceau autour de L'Étudiante, sorti en 1988. Ce film, sans être une suite officielle des deux Boum, prolonge dans l'esprit du public l'univers sentimental et romantique associé à l'actrice. Richard Sanderson travaille alors auprès de Vladimir Cosma, notamment sur les synthétiseurs et les programmations musicales.
Le compositeur aurait même envisagé de lui confier l'interprétation de la chanson principale. Mais l'idée ne se concrétise pas.
« Apparemment, mais je ne sais pas si c'est vrai, Danièle Thompson et Sophie Marceau auraient dit que si c'était Richard qui chantait, ça ferait La Boum 3. »
Une explication que le chanteur prend soin de présenter comme un propos rapporté, et non comme une certitude. À cette époque, il vient également de signer avec Warner en Allemagne, où l'on préfère le voir défendre ses propres albums plutôt que de participer à une nouvelle bande originale.
Avec le recul, il estime qu'il aurait dû saisir cette occasion. La chanson You Call It Love sera finalement interprétée par la chanteuse norvégienne Karoline Krüger. Ces épisodes auraient pu éloigner Richard Sanderson du cinéma. Ils ont au contraire entretenu son envie de composer pour l'image.
Derrière le chanteur, un musicien de cinéma
Car le grand public l'ignore parfois : Richard Sanderson est bien davantage que l'interprète d'un succès international.
Né en Angleterre en 1953, d'un père écossais et d'une mère française, tous deux musiciens, il grandit dans un environnement musical. Piano classique dès l'enfance, guitare à l'adolescence, groupes de rock, orchestres puis formation à l'harmonie et à l'orchestration au Berklee College of Music, aux États-Unis : son parcours témoigne d'une véritable culture musicale.
Au fil des années, il se tourne largement vers la composition pour l'image, avec de nombreuses musiques destinées à la télévision, aux documentaires et à des productions historiques.
On retrouve notamment son travail dans des programmes comme Un siècle d'écrivains, dans les productions documentaires de Daniel Costelle, ou encore à travers des habillages musicaux pour la télévision.
Sa carrière de compositeur s'étend ainsi bien au-delà du cinéma sentimental auquel son nom demeure associé. Pour autant, une certaine frustration subsiste. « J'aurais aimé faire plus de musiques de films », reconnaît-il.
Parce qu'il aime la rencontre avec un réalisateur, le dialogue entre une image et une partition, et cette sensation particulière de donner une dimension supplémentaire à une scène grâce à la musique.
De « La Boum » à l'histoire du canal du Midi
Au cours de notre entretien, Richard Sanderson revient sur un projet qui lui tient particulièrement à cœur : Riquet, le Songe de Naurouze, un film historique réalisé par Jean Périssé et référencé en 2019. L'œuvre s'intéresse à Pierre-Paul Riquet, l'homme à l'origine de la construction du canal du Midi, au XVIIe siècle, et à ses relations avec le pouvoir royal, notamment Colbert. Un univers très éloigné des bals adolescents de La Boum. Pour le musicien, c'est précisément tout l'intérêt de la composition pour le cinéma : changer d'époque, de langage et d'atmosphère, tout en cherchant la juste émotion. Richard Sanderson raconte avoir travaillé sur cette musique et s'être rendu jusqu'en Albanie pour une partie des enregistrements. Un choix de production qui lui inspire une réflexion sur les conditions économiques du métier.
Il regrette notamment que les contraintes budgétaires conduisent parfois à enregistrer à l'étranger alors que la France dispose d'excellents musiciens et de studios de qualité. Mais l'enthousiasme reprend rapidement le dessus : il aime travailler, relever de nouveaux défis et découvrir d'autres univers. Il évoque aussi les relations parfois mouvementées entre les compositeurs et les réalisateurs. Sur l'une de ses collaborations, une première proposition musicale avait été écartée avant que l'équipe ne revienne finalement vers lui.
Une illustration des incertitudes propres à la création cinématographique, où une partition doit autant convaincre artistiquement que trouver sa place dans la vision du metteur en scène. L'artiste mentionne également la perspective d'une nouvelle collaboration en Italie, sans qu'un titre ou un calendrier de réalisation permette aujourd'hui d'en confirmer l'aboutissement.
Ennio Morricone, son maître absolu
À la question de savoir quel grand réalisateur il aimerait voir lui confier une bande originale, Richard Sanderson laisse volontiers vagabonder son imagination.
James Cameron ? Pourquoi pas. Steven Spielberg ? Évidemment.
Mais il sait aussi que ces grands cinéastes ont été entourés de compositeurs d'exception.
Et la conversation revient très vite vers ceux qu'il admire profondément.
« Je suis fan de John Williams. Et Ennio Morricone, c'est mon maître. »
Deux géants de la musique de film, capables de donner à quelques notes une puissance narrative considérable.
Ce qui fascine Richard Sanderson, c'est cette capacité à créer des mélodies immédiatement reconnaissables, mais qui ne se limitent jamais à une simple illustration.
Une bande originale réussie doit raconter quelque chose. Elle doit participer au film, accompagner les émotions sans les écraser et parfois prolonger la vie des personnages bien au-delà du générique de fin.
Une conception qu'il connaît intimement, lui dont la voix continue de faire exister La Boum dans la mémoire de millions de spectateurs.
« Si ma vie était un film ? La Mélodie du bonheur ! »
Puis vient une question plus personnelle. Si la vie de Richard Sanderson devait être racontée au cinéma, quelle musique accompagnerait son histoire ?
Le chanteur marque un temps d'arrêt.
« Ah, ça, c'est une bonne question ! En cinquante ans, on ne me l'a jamais posée ! »
Il réfléchit, puis laisse échapper une réponse qui ressemble finalement à un autoportrait.
« La Mélodie du bonheur ! »
Il précise aussitôt, amusé, qu'il parle du titre et non du scénario du célèbre film musical. Car son existence n'a pas toujours été un long fleuve tranquille. Il y a eu des succès immenses, des périodes moins faciles, des projets qui n'ont pas abouti et ces occasions que l'on regrette parfois d'avoir laissées passer. Mais jamais il n'a perdu sa confiance dans la musique. « J'ai eu une vie avec des hauts et des bas, mais j'étais toujours plein d'espoir. J'ai toujours cru en moi, même quand on me disait : sois réaliste ! »
Avant d'ajouter, avec une lucidité teintée d'humour : « Je crois que c'est ça qui m'a sauvé un peu. Et puis je suis un peu inconscient, un peu optimiste. »
Difficile de ne pas entendre, derrière cette confession, un écho à la chanson qui a changé sa vie.
Dreams are my reality.
Les rêves sont ma réalité. Quarante-six ans après, la formule semble toujours lui correspondre.
À 73 ans, il continue de partager son temps entre la création musicale et la scène.
La plus belle conclusion appartient peut-être à ce refrain qui ne l'a jamais quitté.
Dreams are my reality.
Richard Sanderson a fait de ces quelques mots bien davantage qu'un succès : une manière d'envisager la vie. Et pour celui qui a accompagné les premiers rêves de Sophie Marceau au cinéma, l'histoire musicale n'est manifestement pas terminée...
Propos reccuellis par Patrice Caillet et Amandine BACCONNIER pour la RADIO DU CINEMA - 7/11/2026
