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le regard "fantastique" de Pierre Jailloux

23 janvier 2026
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À Viva le Cinéma, certains films font frissonner. D’autres font réfléchir. Et parfois, grâce à des passeurs inspirés, ils font les deux en même temps. Maître de conférences en études cinématographiques à l’université de Grenoble, Pierre Jailloux est de ceux qui savent ouvrir les portes du fantastique sans jamais en dissiper le mystère.

Une passion née… dans l’imaginaire

Avant même de voir des films d’horreur, Pierre Jailloux les a d’abord rêvés. Enfant, il feuilletait des magazines, découvrait des photos, lisait des résumés… mais n’avait pas encore accès aux œuvres elles-mêmes. Privé d’images, il les inventait. Il fantasmait ces créatures, ces atmosphères, ces récits inquiétants. Une initiation par l’imaginaire, presque plus puissante que la projection elle-même.

Depuis, le fantastique ne l’a plus quitté. Au point de devenir sujet de recherche : sa thèse portait sur la figure du fantôme, notamment dans le cinéma des années 40. Autant dire que certains spectres ne se contentent pas de hanter les films — ils accompagnent aussi les parcours universitaires.

La Féline, ou l’art du doute

Invité à présenter La Féline de Jacques Tourneur, il revient sur l’importance capitale de ce film dans l’histoire du fantastique. On parle souvent d’un “avant” et d’un “après”. Avant, le cinéma montrait : monstres visibles, transformations explicites, malédictions assumées. Le surnaturel était là, frontal, souvent relégué dans une Europe fantasmée, loin d’une Amérique rationnelle.

Avec La Féline, tout change. L’action se déroule à New York. Le danger s’invite au cœur du monde moderne. Et surtout, le fantastique devient incertain. Irena se transforme-t-elle réellement en panthère ? Ou sommes-nous face à une projection, un trouble psychologique, une peur diffuse ? Jacques Tourneur ne montre pas : il suggère. Il fait exister l’invisible par l’ombre, le son, le hors-champ.

Ce basculement vers le doute, vers l’ambiguïté, ouvre un champ immense au cinéma fantastique moderne. Le monstre n’est plus seulement une créature : il devient une possibilité.

La mise en scène comme terrain de jeu

Ce qui fascine Pierre Jailloux dans le fantastique, ce n’est pas seulement le frisson, mais la mécanique du regard. Ces films sont, pour lui, des laboratoires idéaux pour analyser la mise en scène : le rapport entre le champ et le hors-champ, la profondeur de champ, les raccords, tout ce qui construit une présence… ou une absence.

Dans La Féline, chaque ombre, chaque bruit hors cadre devient un événement. Le spectateur est invité à combler les vides, à douter, à projeter ses propres peurs. C’est un cinéma de la suggestion, subtil et raffiné, qui se prête merveilleusement à l’analyse — et à l’enseignement.

Transmettre sans tout expliquer

Face à un jeune public, présenter un film aussi riche est un exercice d’équilibriste. On ne sait jamais exactement ce que les spectateurs connaissent déjà, ni jusqu’où entrer dans l’analyse. Alors Pierre Jailloux choisit d’ouvrir des portes : replacer le film dans son contexte, expliquer qui est Jacques Tourneur, comment fonctionnaient les studios hollywoodiens, quelles contraintes pesaient sur les productions.

Il évoque aussi la postérité du film : son influence, la manière dont il a marqué les critiques et inspiré d’autres cinéastes. L’idée n’est pas de livrer un mode d’emploi, mais de donner des clés pour que chacun puisse ensuite faire son propre chemin dans l’ombre du film.

Carpenter, le dialogue rêvé

S’il devait animer une conférence avec un réalisateur, vivant ou mort, Pierre Jailloux choisirait John Carpenter. Un cinéaste qu’il admire pour la précision de sa mise en scène, son sens de l’espace, son art de la tension — héritier, à sa manière, de Tourneur.

Le paradoxe est délicieux : Carpenter n’aime pas trop intellectualiser ses films. Il se voit comme un artisan, pas comme un théoricien. Le dialogue serait donc à la fois passionnant… et un peu sportif. Mais parler mise en scène, rythme, musique (inoubliable chez Carpenter) avec un tel cinéaste resterait un rêve de cinéphile — et d’enseignant.

Frissons modernes et fantômes intimes

Côté coups de cœur, Pierre Jailloux cite It Follows de David Robert Mitchell, pour son atmosphère lancinante et sa menace diffuse, très “carpentérienne” dans l’esprit. Un fantastique qui avance lentement, inexorablement, comme une idée fixe.

Et puis il y a Lake Mungo, film australien plus discret, faux documentaire hanté par la disparition d’une adolescente. Entre images prétendument “authentiques” et présence spectrale, le film joue sur l’ambiguïté du vrai et du faux — et touche à quelque chose de plus profond encore : le deuil, l’absence, l’impossibilité de tourner la page. Un film qui fait peur, oui, mais qui bouleverse surtout.

Pierre Jailloux nous rappelle que le fantastique n’est pas un simple territoire de monstres. C’est un espace de trouble, de poésie sombre, d’émotions à fleur d’ombre. Un lieu où le cinéma, plus que jamais, nous apprend à regarder ce qui n’est pas tout à fait là… et qui pourtant nous hante longtemps après la projection.