Fondatrice de Marcova Productions, la productrice, réalisatrice et scénariste Martina Adamcova défend une conception du cinéma indépendant qui commence par une question simple : quelle histoire mérite d’être racontée ? Invitée de La Radio du Cinéma, elle détaille une méthode attentive à la diffusion des œuvres, aux marchés francophones et à la liberté des cinéastes.
Une caméra, une équipe, des décors, du temps de montage et une campagne de diffusion ne se paient pas avec de bonnes intentions. Pour Martina Adamcova, cette réalité ne doit pourtant pas inverser l’ordre des priorités.
La fondatrice de Marcova Productions refuse que la rentabilité devienne le premier moteur de la création. Elle ne nie ni le coût d’un film ni la nécessité de trouver un public. Elle propose plutôt de partir de l’œuvre, puis de construire autour d’elle une stratégie réaliste de production et de circulation.
Son propos ne relève donc pas d’un romantisme coupé des comptes. Il décrit une économie artisanale, mobile et internationale, conçue pour que le désir de cinéma survive aux tableaux financiers.
De Prague au Québec, un regard façonné par plusieurs cultures
Originaire de Prague et installée au Québec depuis plusieurs décennies, Martina Adamcova attribue une partie de sa méthode à son parcours géographique et professionnel. Cette expérience lui a permis d’observer plusieurs traditions de production, plusieurs rapports aux institutions et différentes manières de faire voyager un film.
Elle se présente avec humour comme une personne venue d’ailleurs, désormais profondément attachée au Canada. Ce déplacement a nourri sa façon de regarder le secteur. Elle ne considère pas les frontières comme des limites infranchissables, mais comme des territoires à comprendre, chacun possédant ses diffuseurs, ses usages et ses publics.
Cette approche irrigue aujourd’hui Marcova Productions et 7 Art Distribution. La société développe et accompagne des fictions, des documentaires ainsi que des projets d’animation destinés à circuler sur plusieurs marchés. La productrice a travaillé avec des partenaires en Amérique du Nord, en Europe et en Asie.
« Je considère encore les films comme des œuvres »
Lorsqu’elle évoque la place prise par les discours économiques, Martina Adamcova commence par rappeler une évidence matérielle : toute pratique artistique requiert des moyens. Le peintre achète ses couleurs, le danseur doit trouver un costume et le cinéaste mobilise des compétences nombreuses.
Le problème apparaît, selon elle, lorsque la première question posée à un projet devient celle de son rendement. « Il faut d’abord se questionner : qu’est-ce qu’on veut faire et pourquoi ? Qu’est-ce qui nous pousse à faire l’œuvre ? », explique Martina Adamcova au micro de La Radio du Cinéma.
Elle résume sa position par une formule sans détour : « Je considère encore les films comme des œuvres. » Le choix du verbe compte. Il rappelle que le film ne se réduit ni à une ligne de catalogue ni à un actif susceptible de produire un retour prévisible.
Dans le cinéma indépendant, la valeur d’un projet peut aussi résider dans une voix peu entendue, un récit inattendu ou une manière singulière de filmer le monde. Certaines propositions paraîtront modestes à l’échelle industrielle. Elles peuvent néanmoins rencontrer avec précision les spectateurs auxquels elles s’adressent.
Penser la distribution avant le premier jour de tournage
Préserver l’élan artistique ne signifie pas attendre passivement qu’un distributeur découvre le film une fois celui-ci terminé. Chez Marcova Productions, la réflexion sur la diffusion commence très tôt.
Avant d’engager un projet, l’équipe examine les territoires susceptibles de l’accueillir, les agents de vente envisageables, les partenaires locaux et les différents modes d’exploitation. Le budget doit rester cohérent avec les recettes raisonnablement accessibles.
« Il faut toujours penser à la manière dont on va distribuer le film en premier », explique Martina Adamcova.
Cette phrase pourrait sembler paradoxale après son plaidoyer pour la création. Elle révèle en réalité le cœur de sa méthode. Le sujet du film naît d’abord d’une nécessité artistique. La structure de production doit ensuite lui donner une dimension compatible avec son public potentiel.
Martina Adamcova indique que Marcova Productions fonctionne sans dépendre des subventions institutionnelles pour ses projets. Cette autonomie l’oblige à diversifier les sources de revenus, à limiter les dépenses inutiles et à négocier directement sur plusieurs territoires.
La leçon d’une vente à 500 dollars
La productrice se souvient d’un marché professionnel où un confrère américain avait accepté de céder les droits d’un film pour 500 dollars au Vietnam. À première vue, la somme semblait dérisoire. Le producteur lui avait pourtant expliqué que chaque vente comptait dès lors que le film pouvait être proposé dans des dizaines de pays.
L’anecdote a durablement marqué Martina Adamcova. Une petite recette, multipliée par plusieurs territoires, peut contribuer à rembourser une production indépendante. Elle permet aussi à une œuvre d’exister dans un pays où elle ne serait jamais arrivée par les circuits dominants.
Cette logique s’oppose à la recherche d’une vente unique censée couvrir une part considérable du budget. Elle réclame davantage de patience, de négociations et de connaissance des marchés. Elle replace cependant la circulation concrète du film au centre du métier.
La productrice résume cette philosophie par une image très parlante : ramasser de nombreuses petites recettes plutôt que d’attendre une part hypothétique d’un gâteau institutionnel. Le modèle n’est pas présenté comme une recette universelle. Il correspond à sa manière d’assumer le risque tout en conservant une marge de décision artistique.
Le producteur indépendant doit aussi devenir distributeur
La frontière traditionnelle qui séparait la production de la distribution lui paraît désormais insuffisante. « De nos jours, si on veut être un producteur indépendant, il faut aussi être un distributeur indépendant », affirme Martina Adamcova.
Le producteur doit connaître la vie du film après le tournage. Il doit comprendre les contrats de droits, suivre les performances par territoire, préparer des versions adaptées aux marchés étrangers et maintenir une relation directe avec les programmateurs comme avec les plateformes.
Ce prolongement du métier change également la manière de concevoir les œuvres. Une animation peut franchir plus facilement les frontières linguistiques. Un documentaire fortement ancré dans une réalité locale peut intéresser une communauté précise à l’autre bout du monde. Une fiction francophone peut trouver une seconde vie auprès de spectateurs qui disposent de peu d’offres dans leur langue.
La distribution devient ainsi un travail de correspondance. Il ne s’agit pas de transformer tous les projets pour satisfaire un public abstrait. Il faut reconnaître le public propre à chaque film et lui ouvrir un chemin.
YouTube, une salle de cinéma installée dans le salon
Martina Adamcova accorde une attention particulière à YouTube. La plateforme reste souvent associée aux vidéos courtes regardées sur téléphone. Elle sert pourtant aussi de service de diffusion sur les téléviseurs connectés et peut accueillir des longs métrages.
Au moment de l’entretien, la productrice indiquait que la chaîne de Marcova Productions comptait environ 40.000 abonnés. Elle signalait également qu’un film de son catalogue avait atteint cinq millions de vues !
Au-delà des chiffres, la plateforme permet d’identifier les pays où les œuvres sont regardées et les langues dans lesquelles elles suscitent de l’intérêt. Marcova Productions constate notamment l’existence de marchés francophones qui ne bénéficient pas toujours d’une offre abondante de longs métrages accessibles.
Ces renseignements peuvent aider à mieux distribuer un film. Martina Adamcova refuse toutefois d’en faire un logiciel d’écriture. Les données indiquent où se trouve le public ; elles ne doivent pas décider seules de l’histoire à raconter.
Ne pas fabriquer un film dans l’espoir d’être choisi par une plateforme
La productrice ne rejette pas les grandes plateformes. Certaines productions auxquelles elle a participé ont pu y être proposées. Elle met néanmoins en garde contre une stratégie fondée sur l’espoir d’être sélectionné par un acteur dominant.
« Ce n’est pas en rêvant d’être sur Netflix qu’on peut faire le film », souligne Martina Adamcova. Le projet doit conserver une raison d’exister indépendamment d’un diffuseur particulier.
Cette remarque offre une clé de lecture utile aux jeunes producteurs. Une plateforme représente un débouché possible, non une destination garantie. Bâtir tout le financement sur une hypothèse de sélection revient à confier l’avenir de l’œuvre à une seule porte d’entrée.
Marcova Productions privilégie donc une addition de possibilités : ventes territoriales, agents internationaux, diffusion numérique, chaînes spécialisées et exploitation directe. La souplesse du modèle permet au film de poursuivre sa route lorsque l’un des partenaires se retire.
La fiction, le documentaire et l’animation au service de récits humains
Le catalogue récent de Marcova Productions réunit plusieurs formes. Martina Adamcova considère aujourd’hui l’animation comme un territoire particulièrement favorable à la circulation internationale. Les personnages dessinés se doublent, se sous-titrent et franchissent plus aisément certaines barrières culturelles.
Son intérêt ne dépend toutefois pas d’un format unique. Elle recherche des histoires liées à la famille, aux relations humaines et aux préoccupations quotidiennes. Ces récits peuvent prendre la forme d’une fiction, d’un documentaire ou d’un conte destiné aux enfants.
La productrice assigne d’abord au cinéma une mission de divertissement et de connexion émotionnelle. Elle se montre prudente devant l’idée qu’un film pourrait transformer mécaniquement les convictions du public. Une œuvre peut émouvoir, intriguer et prolonger la réflexion. Elle ne doit pas se présenter comme une leçon imposée au spectateur.
Cette modestie rejoint sa conception de la production. Le film propose un monde, un rythme et des personnages. Le public reste libre d’en faire l’expérience à sa manière.
Une économie conçue pour laisser une place à l’imprévu
Dans les souvenirs de Martina Adamcova, le cinéma indépendant possède une dimension concrète presque tactile. Une équipe attend un véritable train parce qu’elle ne dispose ni des moyens ni du désir de le recréer artificiellement. La pellicule coûte cher, le retard inquiète, puis le plan finit par exister.
Cette image rappelle une époque où les limites matérielles déterminaient chaque décision. Les outils ont changé, mais la nécessité d’inventer avec les moyens disponibles demeure. La liberté artistique n’efface pas la contrainte ; elle apprend à lui répondre.
Le modèle de Marcova Productions repose précisément sur cette agilité. Il protège la singularité d’un projet grâce à des budgets mesurés, une distribution anticipée et une recherche patiente de partenaires. La rentabilité devient une condition de continuité plutôt que la finalité du film.
Martina Adamcova ne propose donc pas de choisir la création contre l’économie. Elle demande que l’économie reste au service de ce qui a donné naissance au projet. Une distinction élémentaire, mais précieuse à l’heure où les œuvres sont volontiers évaluées avant même d’avoir trouvé leur forme.