Festival de la Correspondance de Grignan : Eric-Emmanuel Schmitt, l'éloge de la fraîcheur et de l'instant présent
La 30e édition du Festival de la Correspondance de Grignan s'achève, mais les mots continuent de résonner... Président artistique du festival, Eric-Emmanuel Schmitt dresse le bilan d'une édition consacrée au temps. Une réflexion où il est autant question du spectacle vivant que de notre manière d'habiter le monde.
« Une harmonie hors du commun »
Au terme de plusieurs jours de lectures, de rencontres et de créations inédites, l'écrivain retient avant tout une qualité rare : celle de l'écoute.
« C'est une édition qui a été très harmonieuse. Bien sûr, nous avons réglé des incidents en coulisses dont personne ne s'est rendu compte, mais le public a été absolument dévoué, attentif, bienveillant. Les conférences étaient de haute qualité et les acteurs investis comme jamais dans les lectures. Je trouve que cela a été d'une harmonie hors du commun. »
Un équilibre précieux pour un festival qui repose presque entièrement sur l'éphémère.
Ralentir pour retrouver l'autre
Cette année, la grande thématique du Festival était celle du temps. Un sujet qui, selon Eric-Emmanuel Schmitt, dépasse largement le cadre de la littérature.
« Je crois que nous nous sommes vraiment rendu compte que notre époque ne prend plus le temps d'avoir le temps. Elle est dans une accélération permanente. Pourtant, pour être heureux, pour réfléchir, pour s'adresser à l'autre, il faut parfois ralentir. »
Pour lui, la correspondance demeure une formidable école de la lenteur.
« Elle crée un temps et un espace où l'on peut rejoindre l'autre, se mettre en scène soi-même, mettre en scène sa réflexion ou ses émotions. C'est ce que la correspondance nous apprend à faire. »
À l'heure de l'instantanéité numérique, cette invitation à ralentir prend une résonance particulière.
« Nous écrivons sur l'eau »
L'un des grands enseignements de cette édition est aussi celui du spectacle vivant.
Des semaines, parfois des mois de préparation pour une représentation unique, sans captation, qui disparaît une fois le rideau tombé.
Une fragilité que revendique pleinement Eric-Emmanuel Schmitt.
« C'est tout ce que j'aime. La fragilité du spectacle vivant, comme la fragilité de la vie, est précisément ce qui la rend précieuse. Nous ne sommes pas en marbre. Nous n'écrivons pas dans le marbre. Nous écrivons sur l'eau. Nous vivons dans l'instant. »
Une pensée qui dépasse le théâtre pour devenir une véritable philosophie de l'existence.
« Il y a une morale du spectacle vivant que l'on peut reporter à toutes nos vies : vivre intensément chaque instant. »
Cultiver la fraîcheur
Interrogé sur l'avenir du Festival, Eric-Emmanuel Schmitt ne parle ni de programmation ni de chiffres. Il préfère évoquer une notion qui lui est chère : la fraîcheur.
Revenant sur un échange avec le philosophe Nathan Devers lors de la correspondance inaugurale, il précise :
« Il disait qu'il fallait cultiver la jeunesse. Je lui ai répondu que ce n'était pas la jeunesse qu'il fallait préserver, mais la fraîcheur. »
Pour l'écrivain, cette fraîcheur n'a rien à voir avec l'âge.
« C'est ne jamais avoir le sentiment de déjà connaître. Ne pas céder à la fatigue de vivre, ni à l'illusion du savoir. Être les bras ouverts devant ce qui nous est proposé et devant ce que nous avons à vivre. »
Il cite alors Sénèque :
« La joie est chose sévère. La fraîcheur demande un véritable travail sur soi. C'est une façon d'être au monde exigeante, mais dont les bénéfices sont extraordinaires. »
Une définition qui pourrait presque devenir la devise du Festival.
Cap sur 2027 : les lettres de famille
Avant de refermer cette édition anniversaire, Eric-Emmanuel Schmitt dévoile déjà le prochain grand chapitre de la Correspondance.
En 2027, le festival explorera les lettres de famille.
« Nous nous consacrerons aux relations père-fils, mère-fille, mère-fils, frères et sœurs, grands-parents et petits-enfants. Nous allons labourer ce territoire de la correspondance intime. »
Une thématique universelle.
« Je pense que nous y reconnaîtrons tous nos difficultés, mais aussi nos moments heureux. C'est une véritable manière de se pencher sur ce que sont nos vies. »
À l'image de cette 30e édition, le Festival de la Correspondance poursuit ainsi son ambition : faire dialoguer les grandes voix de la littérature avec les interrogations les plus contemporaines. Et rappeler, selon les mots d'Eric-Emmanuel Schmitt, que la plus belle façon d'habiter notre époque consiste peut-être à retrouver le goût de la lenteur, de la rencontre... et de cette « fraîcheur » qui permet de regarder chaque instant comme s'il était le premier.